"Les 18 millions de personnes qui ont voté pour moi ne seront pas invisibles" a déclaré Hillary Clinton hier soir, dans son combattif discours clôturant un des parcours des primaires les plus captivants de l’histoire américaine. Ces millions de personnes, et surtout leur candidate, étaient à ce point visibles hier que le discours de la perdante — oui, car hier, elle a définitivement perdu la course à l’investiture — a relégué au second rang ce fait sans précédent et en tous points remarquable : un grand parti américain qui a des chances plus que raisonnables de prendre le pouvoir en novembre a choisi pour son candidat le premier noir de son histoire. (Un élément que seul Barak Obama n’a pas soulevé dans son discours de victoire.)
Obama a passé la barre majoritaire hier, devenant le candidat élu du Parti. A moins de penser qu’un nombre significatif de super-délégués vont changer leur vote entre maintenant et la convention démocrate fin-août (et c’est impensable), le sort en est jeté.
Alors pourquoi Mme Clinton a-t-elle demandé hier à ses partisans de lui envoyer des messages pour la conseiller sur la marche à suivre ? La route de l’investiture est bloquée. James Carville, un de ses proches conseillers, l’a admis hier soir sur CNN, affirmant que d’ici trois ou quatre jours, elle allait correctement reconnaître que Barak Obama était le vainqueur.
Alors pourquoi a-t-elle sourit jusqu’aux oreilles, hier soir, lorsque ses partisans réunis à New York ont scandé "Denver-Denver-Denver", nom de la ville hôte de la convention.
C’est que les délégués à la convention démocrate vont voter deux fois. Une fois pour le candidat à la présidence : Obama. Puis, dans ce qui n’est normalement qu’une formalité mais qui figure aux statuts, pour le candidat à la vice-présidence.
Le discours d’Hillary sur la ’visibilité’ de ses 18 millions d’électeurs — qui sont désormais officiellement plus nombreux (d’environ un demi-million) que les électeurs démocrates ayant voté Obama, compte tenu des décisions de la direction du parti sur les voix de Floride et du Michigan — ce discours, donc, était la première étape de sa campagne pour la vice-présidence.
Le ton revendicateur, la posture combattante, l’affirmation du droit acquis dans les urnes, tout indique que Mme Clinton et ses proches ont conclu que Barak Obama n’allait pas lui offrir ce poste. Ou du moins que le risque était grand qu’il refuse de le lui offrir (voir notamment les raisons convainquantes de lui refuser le poste, énumérées par Dick Morris, l’ex-conseiller de Clinton devenu anti-Hillary. Ce serait, selon lui, "un geste d’insanité fatal".)
Il est donc probable que l’équipe Clinton ait jugé qu’une fois la victoire de Barak Obama consommée, une fois les félicitations réciproques énoncées et applaudies, le candidat couronné allait laisser passer un peu de temps, indiquant que la sénatrice de New York était sur la "liste courte" de ses candidats à la vice-présidence, pour ensuite choisir quelqu’un d’autre.
Le chiffre clé dans cette affaire n’est pas 2119, le nombre de délégués nécessaire pour gagner. C’est 1947, l’année de naissance d’Hillary Clinton. Elle a 61 ans. Obama a de bonnes chances de devenir président. Donc de se représenter dans quatre ans. Mme Clinton a décidé de ne pas rester hors-circuit jusqu’à 69 ans. Pas question de se faire dépasser dans l’intervalle par d’autre jeunes fringants. Elle vient d’avoir sa leçon. Elle a décidé d’être dans le circuit, dans la Maison-Blanche. Une force et une promesse. Le poste de V-P, souvent honni, est surtout un ticket pour la course suivante, un bouclier contre les (autres) ambitieux.
Hillary Clinton a décidé, comme d’habitude, de ne compter que sur elle-même. Est-ce possible ? La lecture de l’excellent papier de l’ancien conseiller de Mondale, Bob Beckel, le démontre éloquemment (If Clinton Wants VP, Obama Can’t Stop Her)
Bref, elle souhaite être au pouvoir. Au centre. Elle n’attendra pas qu’on lui offre le poste. Elle va le prendre. Et elle vient de déposer son bulletin de candidature.






