Le gouvernement Harper confie un rôle grandissant aux groupes religieux dans l’aide humanitaire d’urgence financée par le Canada, révèle une étude indépendante obtenue par Rue Frontenac.
Le nombre d’organisations issues d’églises chrétiennes, qui font de l’humanitaire au nom du Canada dans les zones dévastées, a triplé depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs en 2006. Plus de la moitié des agences responsables de l’aide d’urgence canadienne, soit 15 sur 28, font désormais la promotion d’une religion, indique une analyse effectuée par le chercheur François Audet, de l’Université de Montréal.
Cette intrusion de la religion dans l’aide d’urgence canadienne provoque un « gros malaise » parmi les organisations non gouvernementales (ONG) humanitaires et même au sein de la bureaucratie fédérale, indiquent nos sources. En privé, des experts de l’humanitaire considèrent que « l’idéologie » et la « religion » nuisent à l’efficacité du travail dans les zones dévastées.
« Le gouvernement utilise des groupes religieux chrétiens qui disent : on va sauver des vies, on va construire une ou deux églises et on va parler de Jésus (dans les zones frappées par les catastrophes) », dit François Audet, Directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’aide humanitaire (OCCAH), affilié à l’Université de Montréal.
Le chercheur a analysé les 28 ONG canadiennes qui siègent au PAGER (Policy and Advocacy Group for Emergency Relief), un comité où le ministère des Affaires étrangères et l’Agence canadienne de développement international (ACDI) ont aussi des représentants. Le PAGER est une sorte de comité de coordination de l’aide humanitaire canadienne en cas de désastres comme ceux survenus en Haïti, en janvier 2010, et au Japon le mois dernier. Le gouvernement Harper confie un rôle grandissant aux groupes religieux dans l’aide humanitaire internationale.
Les organisations humanitaires qui siègent au PAGER ont la confiance du gouvernement canadien. Elles peuvent obtenir très rapidement des millions de dollars en fonds publics pour participer aux secours dans les pays frappés par des catastrophes. Des organisations solidement établies comme la Croix-Rouge canadienne, Médecins du monde, Care et Oxfam y siègent depuis longtemps. Elles ont désormais de la compagnie.
Le retour des « croisades »
François Audet a constaté qu’une dizaine d’ONG gérées par des missionnaires chrétiens ont joint le PAGER depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Harper, il y a cinq ans. Certaines d’entre elles sont inconnues et n’ont pas fait leurs preuves dans le domaine de l’aide humanitaire, affirme le chercheur qui a travaillé 18 ans pour la Croix-Rouge, dont trois ans comme chef de délégation en Afrique de l’Est et dans l’océan Indien.
« Depuis quatre ou cinq ans, on a vu apparaître des amateurs dans l’aide humanitaire, des gens qui n’ont aucune expérience », dit François Audet.
« C’est un retour en arrière. Le gouvernement canadien revient presque aux anciennes croisades », ajoute-t-il.
Certaines ONG à caractère religieux comme Développement et Paix, gérées par l’Église catholique, ont prouvé leur sérieux, mais d’autres, apparues récemment dans la liste des organisations financées par l’ACDI, n’ont pas démontré leur crédibilité, selon M. Audet. Il refuse de nommer les ONG qui paraissent suspectes à ses yeux.
Les 15 agences religieuses financées par l’ACDI (sur un total de 28) sont gérées par les Églises luthérienne, baptiste, adventiste, unie, réformée, mennonite et catholique, entre autres (voir la liste des 28 ONG dans le tableau en bas de la page).
Interférence politique
La confiance des organisations humanitaires envers le gouvernement Harper a été mise à l’épreuve par deux controverses du dernier mandat conservateur, signale François Audet.
La ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, a coupé le financement du groupe Kairos – formé de représentants des Églises anglicane, presbytérienne, unie, luthérienne, mennonite et catholique –, jugé trop critique envers Israël.
Le gouvernement a aussi été accusé de menotter l’organisme Droits et démocratie, qui relève du ministère des Affaires étrangères.
« Ce qu’on voit avec Kairos et Droits et démocratie, c’est la surface d’un iceberg. Les vrais professionnels de l’humanitaire se démobilisent », dit François Audet.
Au sein du PAGER, ce comité regroupant des représentants des ONG humanitaires et du gouvernement, les « professionnels de l’humanitaire » lancent un cri d’alarme : « On doit coordonner l’aide d’urgence du Canada avec des organisations qui ne savent pas faire ça. »
Rue Frontenac a demandé des explications au ministère des Affaires étrangères, mais n’en avait pas obtenues en fin de journée lundi.

François 
