Chaque fois que je vais en Haïti, je reviens avec des sentiments bien partagés sur l’aide internationale, ses paradoxes et sa complexité. Pourtant, la majorité des gens que je rencontre ici semblent avoir une opinion bien arrêtée, sans nuance : il ne se passe rien en Haïti, les Haïtiens ne s’aident vraiment pas, il n’y a rien à faire pour aider ce pays... Pour y avoir travaillé d’arrache-pied pendant près d’un an et pour y avoir évalué le travail d’autres humanitaires et partagé mes réflexions avec des collègues haïtiens, il me semble qu’il faut réajuster certains de ces préjugés.
Premièrement : il ne se passe rien en Haïti ? Une des raisons qui explique ce sentiment, c’est que beaucoup de ce qui a été fait ne se voit plus aujourd’hui. Les cliniques mobiles de Médecins Sans Frontières ont donné leurs soins, l’eau potable d’Oxfam a été bue, les toiles protectrices données par CARE ont été usées depuis longtemps par la pluie, le soleil et le vent. C’est la nature de l’aide humanitaire d’urgence de n’être que temporaire.
Tous les humanitaires nationaux et internationaux ont travaillé et travaillent encore d’arrache-pied pour construire des milliers d’abris, dits transitoires, qui dureront quelques années. Les abris les mieux construits, comme ceux de la Croix-Rouge canadienne, dureront 15 à 20 ans. Les centaines d’écoles ont été construites pour des milliers d’élèves qui y sont entrés en octobre dernier. Les milliers de latrines ont été creusées, souvent par les Haïtiens qui allaient en bénéficier. Des cliniques ont donné et donnent des soin parfois de meilleure qualité que ce qu’il y avait auparavant. Bref, tous ont aidé autant que possible à répondre au désastre et reconstruire grâce aux fonds qui ont été amassé. Rien ne bouge ? Quelle farce ! Je peux vous rassurer, beaucoup a été fait et continue d’être fait tous les jours.
Deuxièmement, les Haïtiens ne font rien pour leur pays ? Les ONG internationales pour qui ils travaillent étaient pour la plupart en Haïti avant le tremblement de terre, parfois depuis bien longtemps. Je précise aussi que ces ONG ont d’international surtout leurs sièges et leurs financements, mais elles sont ancrés dans le pays par tout le personnel qui prend, progressivement, des rôles de plus en plus importants. Ce sont eux qui brandissent au quotidien le logo et les valeurs de ces organisations. Eux aussi ont travaillé sans relâche depuis les premiers jours suivant le tremblement de terre. J’ai encore en mémoire la détermination de ces Haïtiens avec qui je travaillais dans ces jours suivant le tremblement de terre. Ils ont travaillé sans arrêt et sans vacances malgré ce qu’eux et leur famille ont vécu, vivant souvent à la belle étoile la nuit et travaillant le jour pour aider leurs pairs. Je trouve très difficile de leur lancer la première pierre.
Ceci étant dit, les choses ne bougent pas toujours aussi vite qu’on le voudrait. On aimerait que le paysage ait changé, que le pays soit reconstruit, les débris ramassés, les maisons reconstruites, le gouvernement bien en selle. C’est terminé, on tourne la page ! Mais non, ça prend plusieurs années, voire des décennies à rebâtir un pays dont la capitale a été détruite et la moitié de la population affectée. Regardez la Nouvelle-Orléans... et beaucoup plus d’argent y a été investi. Haïti est un pays qui a payé si cher et paie encore aujourd’hui d’être le premier pays à se libérer du joug de l’esclavage et de la colonisation. Depuis, le pays souffre amèrement du chaos politique auquel les pays occidentaux sont intimement liés et qui a mené à un exode massif de son élite. Ce qui est certain, c’est qu’il y a beaucoup, beaucoup à savoir avant de juger de ce qu’est Haïti aujourd’hui.
Je ne dis pas qu’il n’y a pas de responsabilités et de leçons qu’Haïtiens, humanitaires et donateurs ont à prendre et apprendre. Il reste encore beaucoup à faire. Mais il ne faut pas aujourd’hui s’impatienter pour que se termine la reconstruction. Pour cette étape, il faudra prendre le temps de comprendre ce qu’est Haïti et comment on peut appuyer cette vie qui se rebâtit.
Haïti bouge à son rythme qu’on ne connaît pas. C’est parce que nous ne sommes pas d’Haïti, nous ne sommes pas nés avec le rythme suave de sa danse compas. Si l’on s’invite pour une danse, il faudra aussi apprendre à se laisser guider. On pourra ainsi peut-être savourer un peu plus ce partage d’humanité, nous en avons tous bien de besoin...


