Le mandat général de la Force d’assistance reste à ce jour de stabiliser cet État. Réginald Harvey s’entretient avec Marc André Boivin (ROP).
Le Canada poursuit une mission dans une région de l’Afghanistan où la guerre a véritablement recommencé à faire rage de plus belle en 2005. Avant même cette reprise des combats, le gouvernement Harper avait tranché en faveur d’une intervention militaire canadienne, jusqu’en 2011, dans ce pays ravagé. Plus de 40 soldats sont tombés au combat depuis.
De nombreux citoyens s’interrogent sur la nature des opérations qui ont cours en Afghanistan et sur la pertinence de la présence des soldats canadiens en cet endroit du monde.
Pour faire lucidement la part des enjeux en cause, il importe de replacer la situation actuelle dans le courant historique des 30 dernières années, au cours desquelles de tragiques événements se sont succédé. Ils ont causé des dommages considérables sur plusieurs fronts à la fois, et ont emporté avec eux des grands pans de la vie politique, sociale, économique et culturelle : le pays est brisé en mille morceaux, et malgré toute la bonne volonté de plusieurs nations du monde, il est complexe et périlleux de lui apporter le soutien nécessaire à se relever.
Coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, qui est rattaché à l’Université de Montréal, Marc-André Boivin dresse le bilan d’un lourd passé : « L’Afghanistan affiche à peu près tous les symptômes de ce qu’on appelle un État en faillite ; il s’est retrouvé en phase de dysfonctionnement à bien des points de vue, ce qui a eu des conséquences dramatiques. » Durant les décennies de 1960 et de 1970, il tirait plutôt bien son épingle du jeu dans cette région de la planète, jusqu’à ce que des dynamiques propres à son voisinage ne viennent lui causer toutes sortes d’ennuis ; entre autres, l’ex-URSS et le Pakistan lui ont drôlement compliqué la vie : « Il y a toute une série d’engrenages régionaux, impliquant plusieurs pays, qui ont un impact direct sur cette contrée située à la croisée de rivalités régionales. »
Les envahisseurs et les fanatiques
Il existait à l’origine, dans les années 1970, des problèmes internes ou des tensions fondamentales causées par les oppositions entre les factions modernistes/socialistes et les groupes ruraux/traditionalistes ; le tout aboutira dans un coup d’État provoquant la chute d’un roi au profit de la victoire d’un général considéré comme un socialiste modéré, qui sera progressivement remplacé par des dirigeants de gauche plus radicaux à la suite de quelques putschs.
À la fin de cette décennie-là, au moment où les socialistes se font la guerre entre eux, les Soviétiques entrent dans le pays par intérêt et pour appuyer un des camps dans la lutte de pouvoir en cours. Formé d’une mosaïque complexe de cultures différentes coexistant tant bien que mal d’une façon confédérale, l’État afghan demeurait profondément rural sur bien des plans : « Arrivent les communistes centralisateurs dont le projet est le socialisme et qui veulent moderniser la société. Il s’ensuivra une révolte rurale contre cette modernisation agressive des Soviétiques. »
Le coordonnateur résume la suite des événements : « Les dirigeants régionaux, appelés les "moudjahidins" ou les combattants de la liberté, se sont opposés dans les diverses régions à cette présence soviétique. Comme il s’agit d’un pays à la géographie "heurtée" et composé d’une mosaïque de cultures, il est très difficile d’imposer un joug aux Afghans. Tant et si bien que les troupes russes ont finalement été forcées de plier bagage, laissant les lieux dans un état lamentable après dix années de guerre. »
Le pire était à suivre : « Ces "moudjahidins"-là se sont lancés dans une lutte sanglante les uns contre les autres pour arriver à contrôler le pays par la force des armes. » Il s’ensuivra une forme d’anarchie complète : « Dans cette espèce de désintégration sociale, économique, politique et militaire se pointent les talibans. » Un voyage dans le temps vers le Moyen Âge sera effectué et le pays, totalement ruiné, sombrera dans le fanatisme de ces extrémistes religieux.
La guerre encore et toujours
Et pendant ce temps-là, survint un certain 11 septembre 2001 à New York. À la suite de cette tragédie, les Américains considèrent que l’Afghanistan est un nid de terroristes et qu’il fait partie de l’« axe du Mal ». Ils forment une coalition antiterroriste d’une quarantaine de pays, déclarent la guerre à ce pays et chassent les talibans du pouvoir. Marc-André Boivin explique le but de cette opération : « Il y a eu trois missions et celle-ci était la première, nommée "Liberté immuable", à l’issue de laquelle on a délogé les talibans. Son mandat fondamental était d’éliminer toute base terroriste de ce territoire, point à la ligne. »
Après quoi une force d’assistance à la sécurité (FIAS) fut mise sur pied, et l’ONU en confia exceptionnellement la direction à un pays, le Royaume-Uni. « C’était une toute petite mission chargée de stabiliser Kaboul comme telle. On voulait assurer une zone refuge ou de protection aux nouvelles instances politiques. » En parallèle apparaît la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan [MANUA] : « Elle vient quelque peu compléter le mandat du FIAS en jouant davantage un rôle de coordination de l’aide humanitaire et d’appui à tout le processus politique en cours pour rétablir une forme d’État. » Ce scénario tient toujours encore aujourd’hui.
Toutefois, la Force d’assistance a été prise en charge par l’OTAN en 2003 : « Celle-ci est alors chargée par le Conseil de sécurité de l’ONU d’étendre son action progressivement à l’ensemble du pays. » Les forces se déploient d’abord dans le nord et l’ouest, là où règne déjà une certaine stabilité. Plus tard, elles se déplaceront vers le sud et l’est, à des endroits plus chauds qui sont le véritable berceau du mouvement taliban : « C’est survenu en juillet 2006, presque cinq ans après le début de la présence internationale en Afghanistan. »
Entre-temps, les Afghans ont déchanté : leur sort ne s’est pas amélioré aussi rapidement qu’ils l’espéraient. Le coordonnateur cite les propos d’une femme qui travaille sur les lieux pour la MANUA : « Elle me disait que tout le monde avait dramatiquement sous-estimé l’ampleur de ce qui était nécessaire pour redonner une vie normale à la population. » L’effort aurait dû être considérable, alors que l’investissement consenti représente une goutte d’eau dans l’océan en comparaison de l’aide fournie en Bosnie. Notamment du côté de la reconstruction, les moyens utilisés s’avèrent plutôt légers.
Le Canada en guerre
Marc André Boivin affirme sans ambages que « le Canada s’est lancé tête baissée dans cette histoire-là ». Il précise : « La stratégie canadienne a vraiment été cohérente, consistante ; ce fut un engagement substantiel et continu. Sauf que, si vous regardez les partenaires européens comme les Espagnols ou les Allemands, vous allez remarquer un engagement beaucoup plus "sur le bout des lèvres" en Afghanistan. Plusieurs des contingents ont des limitations sévères à leur action. Par exemple, il n’est pas question que les Allemands soient engagés dans quelque combat que ce soit. » Chaque pays peut intervenir à sa manière : « Et dans cette histoire, le Canada s’est retrouvé sur la ligne de feu. Il a été le meilleur soldat. À l’exception du fait qu’il ne peut soutenir à lui seul le rétablissement ou la restauration du pays, ce qui est évident. »
Reste à savoir si le Canada se retrouve dans une situation de maintien de la paix, de guerre, ou les deux à la fois ? « Le mandat général de la Force d’assistance reste à ce jour de stabiliser cet État », reconnaît dans un premier temps le coordonnateur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix. Il ajoute : « Je vous dirais que c’est une macédoine. Mais là où les choses ont un peu bousculé la FIAS, et l’OTAN par ricochet, c’est que vous avez dans le sud une insurrection armée d’une grande ampleur, qui est apparue surtout depuis 2005. Les insurgés sont vraiment revenus en force dans le sud et dans l’est. » En fait, l’annonce de l’envoi des troupes canadiennes a eu lieu avant que le conflit prenne de l’ampleur dans cette zone.
Tout cela s’est produit rapidement et l’OTAN a été forcée de réagir : « Celle-ci a changé les règles d’engagement, faisant en sorte que vous pouvez maintenant ouvrir le feu. » Un tel geste pouvait être posé en cas de légitime défense seulement, selon les règles d’engagement de 1956 : « Maintenant, on en a voté d’autres parce que, à toutes fins pratiques, dans le sud il y a guerre. »
De leur côté, les Européens ont toujours exprimé des doutes quant à leur présence en Afghanistan : « Ils ont toujours précisé que c’était une opération de paix et qu’ils ne voulaient pas qu’il y ait de situation de combat. Mais voilà que la guerre s’impose à eux. Ils ont refusé de changer le mandat de l’opération, mais ont accepté de changer les règles d’engagement. D’un point de vue symbolique, la mission n’est pas changée, mais en pratique, elle l’est. »
Réginald Harvey
Collaborateur du Devoir

Marc André 
