Forum
NON
Benoît Dubreuil
L’auteur est aspirant au Fonds national de recherche scientifique en Belgique (FNRS) et candidat au doctorat au Centre de théorie politique de l’Université libre de Bruxelles et au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).
Un vote pour le Non ne viendra pas tuer l’Union. L’Europe est une fuite vers l’avant qui continuera après le non. Une fuite vers l’avant dans le marketing identitaire et l’ingénierie sociale. Si l’Union meurt, ce sera par insignifiance. Pour avoir surexploité les ressources de signification qui l’ont déjà portée trop loin.
Le traité, un texte fastidieux ?
Oui. Le traité fait plus de 160 pages. Aucun État n’aurait osé présenter un texte pareil à ses électeurs. Par comparaison, le projet de constitution que vient de rédiger Daniel Turp pour le Québec a 13 pages.
En fait, 90 % du traité est une refonte des traités précédents. Les partisans de l’Europe auraient fait courir un risque moins grand à leur bébé en proposant une consolidation du traité. Au contraire, ils ont choisi de jouer sur l’ambiguïté d’un " traité constitutionnel ", à mi-chemin entre la constitution et le traité, laissant entendre que l’Europe franchissait le pas du fédéralisme.
Absence de jugement ? Non. Les rédacteurs du traité ont simplement cherché à accommoder les élites fédéralisantes. L’Europe sera ainsi dotée d’une " personnalité juridique ", d’une " politique étrangère et de défense commune " et d’un " ministre des Affaires étrangères ". Autant de victoires symboliques qui contribueront à déresponsabiliser les gouvernements nationaux pour les fondre dans une gouvernance supranationale dont personne ne connaît les tenants ni les aboutissants.
Trop libérale, l’Union ?
L’Europe est libérale. Libérale de gauche ou de droite, cela reste à décider, mais elle est l’incarnation d’un libéralisme économique et identitaire dominateur et sûr de lui. De facto, ce sont les libéraux qui sont les plus favorables au traité : 70 % d’appui à l’UMP. Seul Nicolas Dupont-Aignan poursuit l’héritage gaulliste et républicain.
Les socialistes cherchent à réaliser la quadrature du cercle : transposer au niveau européen l’État social qu’ils n’osent plus défendre au niveau national, mais sans créer à Bruxelles un super-État. Cela entraîne une multiplication des " gadgets sociaux " (méthodes ouvertes de coordination, stratégies pour l’emploi et observatoires de tout acabit).
Or, les effets de la libéralisation sont bien réels et ces gadgets ne parviennent pas à masquer la réalité : l’Europe, c’est le nivellement par le bas. Seule l’élite socialiste cosmopolite semble en douter encore. Le référendum consolide la fracture de celle-ci avec son électorat naturel : celui des petits travailleurs qui se tournent aujourd’hui vers les extrémités.
La Turquie : un épouvantail ?
Pas du tout. Le Oui ouvre la porte à l’entrée de la Turquie, le Non la ferme. La nature de l’Europe était de faire tomber les frontières. Voilà pourquoi les rédacteurs du traité ont omis de tracer les frontières de l’Europe. Par mauvaise conscience et souci d’inclusion, ils ont maintenu l’Europe ouverte.
C’est une erreur : constituer une unité politique, c’est savoir où elle s’arrête. En ce sens, les promoteurs de l’Europe se sont laissés prendre à leur propre jeu en faisant de l’Europe un fourre-tout économico-culturel et politico-idéologique. Ils ont tellement surexploité l’ambiguïté qu’ils sont maintenant incapables de dire ce qu’est l’Europe. Puisqu’elle est un peu tout, elle ne doit rien exclure, même pas un État qui n’a jamais reconnu son génocide du peuple arménien, qui opprime le peuple kurde et qui sera le cheval de Troie des États-Unis à Bruxelles.
Et le Québec dans tout cela ?
Les Québécois ont peu débattu du traité. Ceux qui se sont prononcés étant des expatriés, généralement favorables à la ratification. Or, le traité aura un impact sur nous, quel sera-t-il ?
Sur le plan linguistique, qu’implique une " Union toujours plus étroite " pour la place du français dans la science, la diplomatie et les affaires ? Équivaut-elle à une anglicisation toujours plus poussée du continent ? Sur le plan diplomatique, comment une France soumise à Bruxelles pourra-t-elle soutenir le Québec sur une question essentielle (devinez laquelle) ? L’Europe sera-t-elle un levier pour la France ou une camisole de force ? Sur le plan idéologique, une victoire du oui encouragera-t-elle ceux qui croient que les États-nations sont dépassés et que les revendications du Québec ne sont plus légitimes ? Finalement, sur l’échiquier français, est-ce que la victoire du oui favorisera les alliés traditionnels du Québec ?
Je vous laisse en juger. Ces questions méritent une réflexion qui visiblement n’a pas eu lieu. Soyons prudents et réjouissons-nous de l’échec.
OUI
Bernard Pelletier
Citoyen français établi au Canada depuis 1973 l’auteur (www.b-pelletier.com) est chargé de mission de l’UMP pour le Canada. Élu en 1997 et réélu en 2003 à l’Assemblée des Français de l’étranger pour y représenter les Français du Québec et des Maritimes il y exerce les fonctions de rapporteur de la Commission des finances et des affaires économiques. Il est l’auteur de " La Dernière chance de l’Europe " un vigoureux plaidoyer pour l’Europe publié en 2004 à Paris par les Éditions Thélès.
À l’occasion du référendum sur la constitution européenne, les Français établis au Canada vont bénéficier le 28 mai d’un nouveau privilège : celui de voter un jour plus tôt que leurs compatriotes restés en France. Observateurs externes de la France et de l’Europe, c’est à eux qu’il appartiendra de donner le ton. Et s’ils partagent mon analyse, ils le feront en soutenant par un oui vigoureux cet événement historique majeur, étape décisive pour l’avenir de l’Union européenne. Pourquoi ai-je décidé de voter oui ? Pour trois raisons principales :
Les incohérences du non Premièrement, je voterai oui parce que les contre-vérités des partisans du Non ne m’ont pas convaincu :
Non, la Constitution n’ouvre pas automatiquement la porte de l’UE à la Turquie. Un référendum distinct permettra aux Français de refuser l’entrée de la Turquie s’ils le souhaitent.
Non, la Constitution n’est pas un obstacle à la politique sociale européenne. Le texte ne fait que fixer le cadre de l’action politique de l’Europe, il n’en définit pas l’orientation (pas plus que la constitution de la Ve République n’a empêché la droite et la gauche, une fois au pouvoir, de poursuivre des politiques diamétralement opposées).
Non, la Constitution ne sonne pas le glas de l’identité française. Elle ne crée aucun transfert de souveraineté, donne un droit de regard aux Parlements nationaux, permet à tout État membre de se retirer de l’Union à tout moment et sans condition, et protège l’identité culturelle de la France.
Non, la victoire du Non ne permettrait pas de renégocier le texte (n’en déplaise à Laurent Fabius, applaudi par Jean-Marie Le Pen !). Cet argument est totalement irresponsable. La crise majeure qu’un non français provoquerait n’aurait rien de salutaire : elle discréditerait la France pour de nombreuses années, et affaiblirait considérablement l’Europe dans le monde.
La remise en ordre de l’Union européenne Deuxièmement, je voterai oui parce que, malgré ses imperfections, la Constitution va corriger les défauts du système actuel et mettre l’Europe sur la bonne voie, en donnant aux citoyens les pouvoirs de contrôle qu’ils réclament, avec raison, depuis longtemps :
Oui, le regroupement dans un texte unique de tous les traités antérieurs va enfin mettre de l’ordre dans le fatras législatif de l’Union européenne et lui permettre de mieux fonctionner.
Oui, la Constitution va renforcer la démocratie, aux dépens de la bureaucratie, en donnant beaucoup plus de pouvoirs au Parlement européen (dont celui d’approuver les lois de Bruxelles et la nomination du président de la Commission européenne).
Oui, les citoyens seront désormais mieux informés des débats au conseil des ministres, qui seront maintenant publics.
Oui, les citoyens auront maintenant leur mot à dire et ils pourront contester les décisions de Bruxelles par pétition.
Un enjeu historique colossal Enfin et surtout, je voterai oui parce que l’enjeu réel du référendum a une portée historique sans précédent et que nous devons cesser de nous comporter comme des enfants gâtés. Réveillons-nous ! La semaine de 35 heures, les déboires de l’Olympique de Marseille, le lundi de Pentecôte et les innombrables futilités qui nous obsèdent et nous déchirent sont sans commune mesure avec les vrais défis de demain : l’émergence des nouvelles grandes puissances (Chine, Inde, etc.), le remboursement de la dette nationale, le réchauffement de la planète, la folie meurtrière des tyrans qui surgissent ici et là, les inquiétantes divagations de la toute-puissante Amérique, et les nombreux autres problèmes que nos enfants et leurs enfants devront résoudre. Ils ne pourront le faire que si l’Europe est forte et unie.
Dès le lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la France a eu la sagesse de tendre la main à ses ennemis héréditaires et de promouvoir l’intégration européenne. L’opération a remarquablement bien réussi, comme en témoignent le succès de l’Airbus et de l’euro et le fait que la puissance économique de l’Europe, mesurée par son PIB, dépasse aujourd’hui celle des États-Unis. Après un demi-siècle de paix, de prospérité et de progrès social sans comparaison, l’Union européenne va enfin se doter du pouvoir politique qui lui fait défaut pour consolider son succès et exercer sur la scène mondiale l’influence qui devrait être la sienne. Ne manquons pas cette occasion. C’est pour cela que samedi je voterai oui.

Benoît 