IDÉES
Après une défaite électorale, il n’est pas rare de voir les couteaux sortir au sein du parti défait. Le leader a-t-il été à la hauteur ? Ses partisans l’ont-ils suffisamment soutenu ? A-t-on écouté les bons conseils ? Où s’est situé le tournant stratégique manqué, l’intervention décisive qui n’a pas été faite, la phrase qui aurait tout changé. Grande est la tentation de jeter l’opprobre sur le chef ou le candidat principal : c’est lui ou elle, après tout, qui a manqué de charisme, de clarté, de compétence. Bref, pour gagner la prochaine fois, il faut tout remettre à plat, écouter ceux que l’on avait négligés... leur rendre le pouvoir... dans le parti au moins.
Le parti socialiste français au lendemain de la défaite nette de Ségolène Royal devant Nicolas Sarkozy n’échappe pas à la règle. Sur les écrans des télévisions, dimanche soir, dès l’annonce officielle des résultats, chaque grand responsable socialiste se mettait en position pour le prochain mouvement.
Au coeur de l’échiquier, Ségolène Royal. Son premier message était plus que l’exercice obligé de l’homo politicus qui se doit d’avoir l’air d’être bon perdant pour préserver ses chances d’être là au prochain rendez-vous. Incroyablement souriante, la candidate évincée a délivré un premier message exempt d’amertume, remerciant avec chaleur les militants et les appelant d’emblée à l’accompagner pour le combat électoral des élections législatives de juin. Comme si cette campagne n’était faite, pour elle, que du souvenir heureux des foules amicales et chaleureuses réunies autour d’elles.
Tensions internes
Réunies autour d’elle. C’est sans doute là le problème. C’est en tout cas ce que semblait se dire Laurent Fabius, invité par une chaîne de télévision, aussi ahuri que le commentateur en voyant une Ségolène Royal tout sourire fendre la foule pour se rendre au siège du Parti socialiste, puis apparaître au balcon, un micro à la main, et attendre, détendue et rayonnante, que les acclamations de la foule se soient calmées. « On ne dirait pas qu’elle a perdu », a marmonné le présentateur. Perdu quoi ? La course à la présidence, certainement. Mais le leadership du parti socialiste, sans doute pas...
Deux figures historiques de son parti, qui furent ses adversaires lors du débat interne au parti pour le choix du candidat, en prenaient douloureusement conscience ce dimanche soir. Laurent Fabius, devenu depuis qu’il a mené la fronde contre la constitution européenne, le gardien d’une tradition socialiste quasi révolutionnaire, regardait avec un sourire crispé la madone sociale-démocrate fendre la foule des militants heureux, et promettait, quant à lui, pour le lendemain même une « remise à plat » des choses, qui, on n’en doutait pas devait tourner au procès de la candidate défaite. « Le drapeau de la gauche est à terre », a-t-il déclaré. « Il faut le relever. » Nul doute qu’il n’ait une idée précise du nom de celui qui sera le plus apte à le faire...
Déclarant d’entrée de jeu « c’est une très grave défaite et une immense déception », Dominique Strauss-Kahn n’était pas plus amène. Après tout, le chef de la ligne sociale-démocrate, le champion du réalisme économique et de la main tendue aux centristes, ce devait être lui ! Se faire chiper son programme et être ravalé au rang du vieux sage utile mais peu photogénique n’est jamais agréable. Lui aussi regardait avec un brin d’irritation la foule animée qui remerciait Ségolène ...
Sur l’autre rive de la Seine, Nicolas Sarkozy, tout à son nouveau rôle, appelait à la concorde et à l’union entre Français. Du côté de la Bastille, la police chargeait quelques jeunes gens un peu trop animés et, dans les studios de télévision, tout le monde regardait en coin vers les banlieues au cas où les voitures se mettraient brutalement à prendre feu.
Mais ce n’était pas dans les parkings de la Courneuve ou sur la dalle de Montfermeil que l’on affûtait les couteaux dimanche soir, et ce n’est pas dans les banlieues déshéritées qu’une vague de violence menaçait, mais bien dans les permanences électorales des élus socialistes, les couloirs feutrés des conseils régionaux et les salles des conseils municipaux. Car Ségolène Royal n’est pas sans soutien.
Alors que Julien Dray, de la garde rapproché de la candidate, s’annonçait prêt à régler les comptes avec les trop tièdes éléphants du parti, le président du groupe socialiste à l’assemblée, Jean-Marc Ayrault, élégant et posé, le disait sans ambages : c’est derrière Ségolène que les élus entendaient se ranger pour sauver leurs sièges. Michel Sapin, président du Conseil régional de la région Centre confirmait.
Cependant, quatre petites semaines pour recaler sur une ligne sociale-démocrate un parti presque centenaire, passer les accords de désistement rendus nécessaires par le système électoral français, et serrer les boulons dans les 577 circonscriptions électorales, c’est court. Très court. Cela s’appelle, au choix, opérer à chaud ou travailler dans l’urgence. Et dans tous les cas, cela n’ira pas sans conflit. Dans le roman d’Auguste Le Breton, Du Rififi chez les hommes, dont Jules Dassin fit un film en 1956, Tony le Stéphanois, le chef de la bande de gangsters, échouait à maintenir l’ordre dans sa bande après le casse - et pourtant celui-là était réussi. Gare au remake !

Catherine 
