François Gélineau et Richard Nadeau, « Défis simultanés : La reconstruction des infrastructures en Haïti passe par la consolidation de la démocratie », La Presse, samedi, 30 janvier 2010, p. PLUS6.
Les auteurs sont professeurs de science politique à l’Université Laval et à l’Université de Montréal. Ils ont participé, à titre d’experts, à des missions d’observation électorale en Haïti et en Amérique latine.
Au moment du tremblement de terre du 12 janvier, Haïti se préparait à tenir des élections législatives. Prévues pour le 28 février, elles devaient être suivies quelques mois plus tard de l’élection présidentielle. Plusieurs observateurs internationaux avaient signalé que ces scrutins allaient fournir l’occasion de démontrer que la démocratie haïtienne pouvait maintenant voler de ses propres ailes. Personne ne s’imaginait qu’elle allait être confrontée à un tout autre test, celui de se relever d’une catastrophe naturelle sans précédent.Quel sera l’effet de ce séisme sur l’évolution du processus démocratique émergent en Haïti ? Les avis sont partagés sur cette question. Une chose semble claire cependant. Après l’urgence viendra la reconstruction. Et une reconstruction viable en Haïti passe par la consolidation de la démocratie.
La situation actuelle en Haïti est exceptionnelle. L’ampleur du désastre est telle qu’il est plutôt difficile de reprocher au gouvernement d’avoir eu de la difficulté à réagir avec rapidité et cohérence au lendemain du tremblement de terre. À un moment donné, les équipes d’urgence quitteront Haïti et les travaux de reconstruction débuteront. Tout est à refaire. Et comme si cela n’était pas assez, l’instabilité politique dans ce pays a miné avec le temps la confiance de la population envers la classe politique.
Une fois l’urgence passée, les Haïtiens devront donc s’atteler à deux tâches colossales : consolider un processus démocratique fragile, difficilement restauré lors des élections de 2006, et reconstruire pour l’essentiel les infrastructures de leur pays. Ces deux tâches devront être relevées simultanément.
Le défi est de taille et les embûches sont nombreuses. D’un point de vue constitutionnel, le mandat des 99 représentants de la Chambre des députés et de 10 des 30 sénateurs viendra à échéance dans les prochains mois, après quoi il ne restera plus que 20 sénateurs en guise de législature. Il en va de même pour le mandat de la totalité des élus régionaux. Pour sa part, le mandat du président expirera le 7 février 2011. C’est donc dire que d’ici quelques mois, l’État haïtien sera presque entièrement dépouillé de représentants élus.
Cette situation rend difficile l’exercice d’un leadership fort et légitime. Sans Parlement, le gouvernement dirigera seul, isolé par l’absence de mécanismes de représentation populaire. Le déploiement de l’effort de reconstruction est susceptible d’être entravé par cette situation. On a beaucoup évoqué par exemple l’idée que cette reconstruction devait passer par la décentralisation, le développement régional et la participation citoyenne. Or, comment mettre en pratique ce développement régional en l’absence d’autorités gouvernementales régionales légitimes et dotées de ressources suffisantes ? Comment inclure les citoyens dans ce processus et restaurer la confiance envers la démocratie sans mécanismes de représentation adéquats ?
Il est évidemment irréaliste de croire qu’il soit possible et nécessaire de tenir toutes ces élections (présidentiel, législatives et locales) rapidement.Le pragmatisme s’impose dans l’immédiat. Mais c’est au nom de ce même pragmatisme, en ayant à l’esprit l’objectif d’une reconstruction viable d’Haïti qu’il faudra consolider et relancer le processus électoral dans ce pays.
Il convient sans doute que le leadership du gouvernement actuel soit réaffirmé durant l’actuelle situation d’urgence que traverse Haïti. Mais il faut aussi commencer à prévoir dès maintenant les moyens qui seront mis en place pour relancer le processus démocratique lorsque s’amorcera la phase de reconstruction du pays.
Les Haïtiens devront participer de plain-pied aux débats qui façonneront l’avenir de leur pays. Seul un processus électoral clair et transparent permettra à la population haïtienne de faire entendre sa voix et de confier à des représentants qui jouiront de sa confiance le mandat de rebâtir leur pays dans le sens de ses intérêts. Voilà pourquoi la reconstruction d’Haïti passe par la consolidation des assises démocratiques et du processus électoral dans ce pays.

Richard 
