CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  18 février 2009
La Presse

Cessons d’attaquer Karzaï

Forum

Le président américain Barack Obama arrive au pays demain pour quelques heures. La visite est courte, mais l’ordre du jour bien rempli. Au menu, l’Afghanistan. Officiellement, le Canada doit mettre fin à son rôle de combat en juillet 2011. La décision est sage, mais elle ne doit pas être le prélude à un retrait complet.

Avant d’en arriver là, le gouvernement canadien et les partis de l’opposition devront au cours des prochains mois juger de la situation sur place à l’aune des efforts consentis par Washington pour stabiliser la situation et de la nouvelle stratégie envers l’Afghanistan qui sera annoncée au début avril lors du sommet de l’OTAN.

On l’a dit sur toutes les tribunes, la situation en Afghanistan va mal. Certains parlent d’échec, d’autres d’un nouveau Vietnam. Il y a du vrai dans les deux constats. L’Afghanistan est devenu un "narco-État" pour reprendre l’expression de la nouvelle secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton. Le pays est de moins en moins sûr et les talibans attaquent maintenant les édifices gouvernementaux à Kaboul, le coeur du pouvoir. La corruption gangrène l’appareil d’État. Le président Hamid Karzaï est impopulaire.

Pourtant, un autre Afghanistan existe, loin des caméras et des rapports d’experts alarmants. Quelque six millions d’enfants vont à l’école, le nombre d’universités est passé de trois à 17, les médias sont libres, des régions entières connaissent une certaine prospérité. C’est fragile, bien entendu, mais la question que l’on doit se poser est plutôt "les choses allaient-elles mieux avant le 11 septembre ?". Si, comme je le crois, la réponse est non, alors l’Afghanistan est déjà entré dans une ère nouvelle et ne retournera pas en arrière. Afin de préserver cet acquis, nous devons diminuer nos attentes et cesser de miner la crédibilité du gouvernement en place, quelles que soient ses insuffisances.

Presque tous les spécialistes s’entendent pour dire que l’annonce prochaine par le président Obama d’un "surge" comportant l’envoi de 30 000 soldats américains est une solution temporaire qui doit être couplée à un "surge" de capacités civiles et de négociations politiques. Après avoir abandonné l’Afghanistan au profit de l’Irak et provoqué la situation actuelle, les États-Unis viennent de réaliser que les métastases du terrorisme se sont répandues au Pakistan en en faisant maintenant le foyer principal. Tenir en Afghanistan permettrait au nouveau régime civil pakistanais de rétablir une certaine stabilité dans plusieurs régions aux prises avec des foyers insurrectionnels pro-talibans ou même pro-Al Qaeda.

Mais tenir en Afghanistan ne veut pas seulement dire utiliser l’option militaire. Il faut une stratégie civile et politique qui prenne le dessus sur le militaire. Le premier élément de cette stratégie est que cesse l’attaque de la nouvelle administration américaine contre la personnalité du président Karzaï. Tout lui est reproché : il ferme les yeux sur la corruption, il est paresseux, il manque de vision, il temporise, etc. Mais que feraient au juste nos "lumières" washingtoniennes à sa place ? Certains, planqués dans les univers clos et coupés de la réalité du monde que sont la Maison-Blanche et certains centres d’études, pensent qu’en changeant d’homme on changera l’Afghanistan. Ils semblent oublier que c’est exactement la stratégie utilisée au Vietnam en 1963 où Washington laissa assassiner son homme, le président Ngo Dinh Diem, ouvrant une période d’instabilité jusqu’à la défaite de 1975.

Le règlement de la question afghane ne se prête ni aux solutions toutes faites et instantanées ni au temps pressé des Occidentaux. Société complexe, ravagée par 25 ans de guerres internes et d’interventions extérieures, l’Afghanistan a besoin de reconstituer ses institutions et les liens entre ses multiples composantes. Cela prendra du temps. Alors, réfléchissons à la bonne stratégie et accompagnons les Afghans le temps qu’il faudra. Il en va de leur bien-être et de notre sécurité.

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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