Ces autres experts en communication : combattants et diplomates dans les conflits ‘lointains’ (en Afrique subsaharienne) (première partie)
On connaît le poids de la propagande dans les « grandes » guerres, hier comme aujourd’hui. C’est là un élément indispensable du savoir-faire des stratèges militaires. Le phénomène est peut-être moins souvent relevé à propos des guerres « lointaines », intra-étatiques, et de basse intensité. Certes, l’audience de ces conflits armés n’est pas comparable, mais pour les acteurs directement concernés, c’est-à-dire les belligérants, mais aussi les populations affectées par les combats et susceptibles de bénéficier d’une assistance humanitaire internationale, la communication constitue une dimension centrale de l’action, pesant sur la disposition des uns et des autres à agir ou non, et sur les formes que prendront leurs actions. On songe immédiatement aux nombreuses analyses scientifiques et journalistiques, souvent de langue anglaise, soulignant les effets de la médiatisation, de ce « CNN effect » et autre « do something syndrome » supposés motiver les interventions internationales au cœur des conflits armés « lointains ». Pourtant, le champ des possibles dépasse largement ce schéma simpliste d’une action salvatrice internationale commandée par la pression de l’« opinion publique ». Ces jeux médiatiques au cœur de la guerre réservent parfois bien des surprises pour qui regarde de près les actions concrètes qu’ils ont contribué à inspirer.
Guerriers et grands communicants
Nous montrons ci-dessous que cette relation aux médias internationaux concerne directement les parties prenantes de ces guerres intraétatiques, y compris les mouvements rebelles qui semblent a priori à mille lieues de la « société médiatique » internationale. Dans un prochain texte, nous verrons que cette relation pèse lourdement sur les acteurs extérieurs engagés dans la gestion des conflits intraétatiques et régionaux. Cela s’applique tout autant à des gouvernements étrangers, selon leurs préférences politiques du moment, qu’à des organisations comme l’ONU. Des exemples choisis parmi les opérations de paix que l’Organisation a récemment menées en Afrique subsaharienne voudront le montrer.
Exploiter la cause humanitaire
La chose est aujourd’hui connue : en même temps que de jeunes médecins occidentaux en quête d’un nouveau sens à donner à leurs vies (nous sommes en 1967-68) s’engageaient dans le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), et découvraient dans la province sécessionniste du Biafra (Nigeria) la force de la médiatisation pour mobiliser les donateurs privés et leurs propres gouvernements au profit de grands élans salvateurs, des belligérants découvraient des opportunités nouvelles pour poursuivre leurs entreprises politico-militaires en manipulant précisément cette aide soudaine venue de l’extérieur. En guerre de mai 1967 à janvier 1970 contre le gouvernement central nigérian (basé à Abuja) pour devenir le chef d’un nouvel État biafrais indépendant riche en exploitations pétrolières off shore, le lieutenant-colonel Odumegwu Emeku Ojukwu a montré qu’un élan international massif inspiré par une rhétorique humanitaire pouvait contrarier la stratégie implacable adoptée par le gouvernement nigérian contre les rebelles, en dépit d’une supériorité militaire écrasante du premier. Le blocus total instauré par Abuja pour affamer la population de la province rebelle (de l’ethnie ibo), en violation des conventions de Genève, a en effet donné lieu à la première opération humanitaire « sans frontière » largement médiatisée dès juin 1968.
Une quarantaine d’organisations religieuses occidentales se mobilisent dès le printemps 1968 (créant le Joint Church Aid) et forment un important pont aérien capable d’acheminer 57 000 tonnes d’aide humanitaire sans l’aval formel du Nigeria, contre les 22 000 tonnes que le CICR sera en mesure d’amener en négociant sans cesse avec les deux belligérants (selon Alain Destexhe, L’humanitaire impossible ou deux siècles d’ambiguïté, Paris, Armand Colin, p. 59-69).
La façon dont Ojukwu a exploité la terrible famine induite par ce blocus est édifiante. Le pont aérien humanitaire a offert au chef de l’insurrection les ressources nécessaires pour maintenir le moral de ses troupes et son emprise sur la population qu’il contrôlait. Cette opération a également permis que des gouvernements étrangers sensibles à la cause biafraise mêlent à leur aide humanitaire du matériel militaire destiné aux insurgés pour leur éviter une défaite trop rapide et sans concession de la part d’Abuja.
Il en fut ainsi du président français de l’époque, Charles de Gaulle, et de son « Monsieur Afrique », Jacques Foccart, qui virent dans cette mobilisation internationale une façon de fragiliser le nouvel État fort de la région, le Nigeria (devenu indépendant en 1960), membre du Commonwealth anglo-saxon dans une région d’influence française (l’Afrique de l’Ouest), un État de surcroît hostile aux essais nucléaires français à Reggane de décembre 1960. Notons, parmi les autres soutiens initiaux, le Gabon, la Côte-d’Ivoire, mais aussi le régime d’apartheid en Afrique du Sud et le Portugal de Salazar. Voir Daniel Bach, « Le Général de Gaulle et la guerre civile au Nigeria », Revue canadienne des Études africaines, vol. 14, n° 2, 1980, p. 259-272.
Plus frappant encore pour notre propos, plus choquant aussi, Ojukwu n’hésita pas à recourir à une société privée spécialisée en communication (la société Markpress, basée à Genève), chargée de l’aider à maximiser l’impact médiatique de la famine endurée par la population ibo, à choisir les victimes « méritant » d’être photographiées et filmées, les angles de vue les plus percutants, etc. En plus d’émouvoir spontanément les téléspectateurs et lecteurs, ces images donnèrent du crédit à la campagne de dénonciation publique menée par certains des volontaires engagés au Biafra contre ce qu’ils qualifièrent de génocide, perpétré par les autorités d’Abuja contre les Ibo biafrais.
Finalement, parce qu’elle n’apporta jamais aux insurgés les ressources nécessaires pour renverser le rapport de force et gagner la guerre, cette aide internationale a eu pour principal effet pervers de prolonger le conflit, le blocus gouvernemental, la famine, donc les décès de civils, notamment des enfants (5 000 personnes mouraient encore chaque jour au pic de l’intervention humanitaire, à l’automne 1968). L’entreprise sécessionniste perdit progressivement ses soutiens gouvernementaux (notamment à Paris, après le départ du général de Gaulle du pouvoir en avril 1969) et son attrait médiatique, lassitude aidant. Le Nigeria reprit le contrôle du réduit des insurgés en janvier 1970, sans qu’aucun génocide ne soit perpétré contre les Ibos à la fin de la guerre.
Aussi édifiant fût-il, cet épisode biafrais n’a pas initialement servi de signal d’alarme face à la plus-value que les guerriers habiles en communication pouvaient capitaliser en accédant aux médias internationaux. Certains parmi ceux les plus engagés dans la cause des Ibo dans les médias occidentaux imaginèrent dans la foulée de cette expérience le principe d’un mouvement médical non gouvernemental spécialisé dans la dénonciation médiatique des crises humanitaires, libéré du principe de neutralité interprété de façon stricte et du devoir de réserve régissant les pratiques humanitaires du CICR.
On pense bien sûr à la naissance du mouvement dit des « French Doctors » et à la création de Médecins sans frontières (MSF) en 1971 par des « anciens » du Biafra, dont l’actuel ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner. Celui-ci symbolise mieux que quiconque cette ligne d’action accordant la priorité à la dénonciation publique, au « faire-savoir » médiatique plutôt qu’au « savoir-faire » opérationnel (selon la distinction proposée par Denis Maillard, « 1968-2008 : le Biafra ou le sens de l’humanitaire », Humanitaire, n° 18, printemps 2008, p. 2-9). L’objectif affiché par B. Kouchner sera de favoriser l’implication des États démocratiques dans l’action humanitaire, donc une étatisation de l’action humanitaire, et incidemment l’entrée des notables de l’action humanitaire dans des carrières politiques. B. Kouchner quitte d’ailleurs MSF lorsque cette orientation est mise en minorité au sein de l’organisation, en 1979.
Il faut attendre l’autre grand épisode d’élan humanitaire international pour l’Afrique subsaharienne, face à la famine dans le nord de l’Éthiopie (région du Wollo) en 1984-1985, pour que cette manipulation des mobilisations humanitaires dans les médias internationaux par les belligérants inspire à son tour une dénonciation publique et une prise de conscience dans la communauté des acteurs humanitaires. Cette grande mobilisation humanitaire pour l’Éthiopie a donné à MSF l’occasion d’un de ses « faits d’armes » médiatiques les plus célèbres : dénoncer la façon dont le régime militaire éthiopien d’alors (le Derg, dirigé par Mengistu Hailé Mariam) utilisait l’aide humanitaire massive collectée grâce à une large mobilisation d’artistes en Europe et Amérique du Nord (à la suite du Band Aid lancé par Bob Geldof en novembre 1984). A trop vouloir dépolitiser la famine éthiopienne, et passer sous silence le conflit armé sous-tendant cette famine, les acteurs humanitaires chargés d’acheminer les 1 200 000 tonnes d’aide sur le terrain se sont rapidement trouvés pris au piège des autorités éthiopiennes et de leur stratégie anti-insurrectionnelle destinée à étouffer les insurgés du Front de libération des peuples du Tigrée et du Front populaire de libération de l’Érythrée. Les humanitaires sur le terrain réalisent progressivement que les points de distribution de l’aide sont soigneusement définis et constamment déplacés par les autorités pour forcer les populations civiles du Wollo, déjà durement affectées par la famine, à quitter à pied leurs terres pour migrer vers le sud, ce qui a pour effet attendu de couper les rebelles des populations dont ils sont issus. L’aide internationale pousse ainsi des centaines de milliers de personnes sur les routes d’un exil forcé. Organisé dans ces conditions extrêmes, cet exil provoquera la mort de dizaines de milliers de déplacés. MSF dénoncera publiquement cette politique, ce qui lui vaudra d’être expulsée du pays. Dans les rangs des humanitaires, en particulier des médecins sans frontières, mais aussi parmi les académiques, des voix se font entendre dans l’espace public, par le témoignage, l’analyse ou le roman, pour attirer l’attention sur les effets pervers d’une médiatisation source de mobilisation humanitaire dont les belligérants deviendraient les maîtres ou les orchestrateurs. De tels effets pervers liés à la politisation de l’aide demeurent, aujourd’hui encore, au cœur des préoccupations des acteurs humanitaires.
Pour l’analyse de ces instrumentalisations politiques de l’humanitaire et de sa force médiatique, citons bien sûr les travaux de Rony Brauman ou d’Alex de Waal, ou plus récemment de Fabrice Weissman. Voir par exemple Rony Brauman, « Les liaisons dangereuses du témoignage humanitaire et des propagandes politiques », in Le Pape, Marc, Siméant, Johanna, et Vidal, Claudine, (dir.), Crises extrêmes. Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, Paris, La Découverte, 2006, p. 188-201 ; Alex de Waal, « The Humanitarian Carnival : a Celebrity Vogue », World Affairs, vol. 171, n° 2, 2008, p. 43-55 ; et Fabrice Weissman (dir.), A l’ombre des guerres justes, Paris, Flammarion, 2003. Parmi les témoignages et romans sur cet épisode éthiopien et sur les ambigüités inhérentes à l’action humanitaire, on renverra aux ouvrages à succès de Jean-Christophe Rufin.
Le contrôle de la communication ne se limite toutefois pas à ces classiques épisodes de mobilisation humanitaire dans les médias internationaux.
Exister médiatiquement, par la violence de préférence
Dans les années 1990, la guerre civile au quotidien devient un sujet médiatique en soi, y compris pour les conflits africains souvent moins « intéressants ». Dans ces conditions, la pratique de la guerre et la couverture médiatique de cette dernière s’ajustent en permanence, plaçant les contraintes de communication au cœur du calcul tactique.
Chaque conflit armé en Afrique subsaharienne (comme ailleurs) apporte son lot d’exemples de chefs politico-militaires définissant certaines lignes d’action dans le seul objectif de modeler une certaine image médiatique des conflits dans lesquels ils sont engagés et de leurs propres mouvements politico-militaires. La course à la visibilité médiatique constitue une quête de ressources valorisées par ces acteurs.
On songe immédiatement au conflit au Rwanda de 1990 à 1994, dont l’issue génocidaire a marqué – hélas, trop tard – les élites d’opinions occidentales. On sait aujourd’hui que ce conflit s’est en partie joué dans les rédactions de presse occidentales, étasuniennes en particulier : comme dans les chancelleries des États membres du Conseil de sécurité de l’ONU, ces rédactions ont refusé de porter toute leur attention sur le risque d’un génocide au Rwanda en dépit du climat délétère régnant dans le pays après la reprise des combats par les rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) en février 1993 conduisant à la signature de l’accord de paix d’Arusha du 4 août 1993, et après l’assassinat au Burundi voisin du premier président démocratiquement élu (Melchior Ndadaye, un Hutu) par l’armée burundaise (essentiellement tutsi) en octobre 1993. Elles se sont fiées au ton rassurant de leurs interlocuteurs diplomatiques, mais aussi des belligérants eux-mêmes, même quand ces derniers semblaient décidés à en découdre au prix d’un bain de sang généralisé.
On se limitera à rappeler que les analyses sur les origines du génocide rwandais d’avril à juillet 1994 inspirent, aujourd’hui encore, des débats extrêmement vifs. Ces positions varient globalement entre deux pôles, le premier portant l’accent sur l’existence d’un plan général et précoce d’extermination des Rwandais tutsis de la part de l’entourage du président Juvénal Habyarimana et de ses relais dans l’appareil d’État rwandais, le second insistant sur la passivité et le jeu ambigu du mouvement rebelle à chaque étape franchie par les autorités rwandaises vers le génocide (étapes qui n’auraient pas nécessairement fait l’objet d’un plan initial) afin de mieux servir son entreprise de conquête militaire du pouvoir.
A ce propos, nous renvoyons à l’ouvrage Re-Imagining Rwanda que l’anthropologue britannique Johan Pottier a consacré aux constants ajustements et calculs tactiques déployés par l’un des belligérants de ce conflit, les rebelles du Front patriotique rwandais, puis par le nouveau régime de Paul Kagamé, issu de la victoire du FPR en juillet 1994, face au traitement médiatique de la situation avant, pendant et surtout après le génocide de 1994. Selon cet auteur, le FPR a rapidement brillé par sa capacité de cerner les préjugés et les préférences des journalistes et des acteurs humanitaires étrangers en charge de la question rwandaise afin de fournir les récits les mieux adaptés à ces derniers et aux intérêts du FPR. Le nouveau pouvoir rwandais a ainsi œuvré à culpabiliser ces acteurs et en même temps à les rassurer sur sa nature profonde et ses modes de gouvernement au Rwanda, au point de rendre difficile pour ces acteurs toute dénonciation des violences à grande échelle qu’il commettra ultérieurement, lors de la fermeture des camps de déplacés en 1995 (comme à Kibeho en avril) et surtout lors de sa campagne militaire au Zaïre aux côtés de la rébellion de Laurent-Désiré Kabila, d’octobre 1996 à juin 1997.
Johan Pottier, Re-Imagining Rwanda : Conflict, Survival and Disinformation in the Late 20th Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2002
Paul Kagamé se vantera d’ailleurs ouvertement de ses talents de communicant dans un entretien accordé au journaliste de la BBC Nik Gowing, le 8 avril 1998 : « We used communication and information warfare better than anyone. We have found a new way of doing things. »
La déclaration est parue le 11 juin 1998 sur le site d’information et d’analyse humanitaire (http://www.irinnews.org) mis en place par OCHA, le bureau des Nations Unies en charge de la coordination des affaires humanitaires (IRIN Update No. 435 for Central and Eastern Africa, Thursday 11 June 1998). Elle est reprise sur le site du centre d’études africaines de l’Université de Pennsylvanie, disponible sur http://www.africa.upenn.edu/Hornet/... (consulté le 11 août 2010).
Les conflits armés fortement imbriqués au Liberia et en Sierra Leone au début des années 1990 fournissent également d’utiles illustrations de l’importance de cette relation aux médias internationaux pour les entrepreneurs de violence. La consécration de Charles Taylor comme leader des rebelles au Liberia (réunis au sein du National Patriotic Front of Liberia, NPFL), avant de devenir chef d’État du Liberia de 1997 à 2003, peut en partie être expliquée par cette dimension médiatique. Economiste de formation installé aux États-Unis, Taylor rejoint dans les années 1980 l’opposition démocratique en exil luttant contre le régime du président libérien, Samuel Doe. Il est remarqué par le président burkinabé Blaise Compaoré, qui le présente à son homologue libyen, Mouammar Kadhafi. Taylor rejoint le mouvement armé que ces deux chefs d’État soutiennent pour renverser Samuel Doe. Mais, selon Paul Richards, afin de rendre compte de ce conflit armé qui éclate en décembre 1989 au Liberia, les journalistes de l’émission de la BBC Focus on Africa montrent rapidement qu’ils préfèrent interviewer Taylor plutôt que tout autre membre de la rébellion, et ce en vertu de la qualité de son élocution, dans un anglais et un accent parfaitement compréhensibles pour les auditeurs. Ce faisant, Taylor se voit reconnaître une place centrale dans le mouvement rebelle. Lui seul est équipé en permanence d’un téléphone satellitaire pour répondre aux appels des journalistes étrangers.
Cette rapide ascension de Taylor provoque d’ailleurs l’hostilité du principal stratège militaire du mouvement rebelle libérien, entraîné en Libye, Prince Yormeh Johnson. Pour contrer Taylor dans la lutte de pouvoir interne au mouvement rebelle, Prince Johnson se lance dans une contre-offensive médiatique, sur un tout autre terrain que la compétence linguistique : le coup d’éclat militaire. Pour asseoir sa présence au sein du mouvement, Prince Johnson parvient avec ses hommes à capturer le président Doe à Monrovia alors qu’il était sous la protection des forces militaires déployées par les États voisins (l’ECOMOG). Il fait filmer la torture et l’assassinat du dictateur déchu afin que ces images circulent largement dans la sous-région et ailleurs.
On voit ici une dimension particulièrement perverse de la course à la visibilité médiatique : la surenchère dans la violence comme façon d’exister, d’être reconnu sur la scène médiatique internationale. Certes, que la violence puisse servir de signalétique, d’un échange de messages entre rivaux, n’a rien de nouveau. Pour rester dans la région du fleuve Mano (Liberia, Sierra Leone), il suffit de se remémorer le crescendo dans les violences perpétrées par le mouvement rebelle sierra léonais, le Revolutionary United Front (RUF) dirigé par Foday Sankoh, au cours des années 1994-1996. Le RUF subissait alors une ample contre-offensive gouvernementale et les grands bailleurs internationaux avaient réussi à promouvoir l’organisation d’élections générales dans le pays, en février et mars 1996. La sordide réponse adressée par le RUF aux Sierra Léonais et à la « communauté internationale » face à cette pression en faveur d’un jeu électoral lui étant très défavorable a fait en son temps le tour des organes de presse internationaux : une campagne d’amputations de civils dans les zones rurales tombant sous le contrôle des rebelles, une amputation des bras qui, selon la rhétorique optimiste de l’ONU, devait conférer aux Sierra Léonais le pouvoir de voter pour contrôler et changer leur destin.
A propos du RUF, voici un mouvement rebelle qui, par sa simple existence, en dit long sur la portée de l’image portée par les médias internationaux : lors de sa formation en 1991, le RUF se compose en effet de quelques dizaines de jeunes exilés sierra léonais, instruits, ayant fui la dictature du président Joseph Momoh, et partageant un fort attrait pour les héros (tels Rambo) et les biens de consommation valorisés par les médias internationaux, un attrait qu’ils rationnalisent en lisant et citant les travaux d’Alvin Toffler concluant à la nécessité de se connecter à la « troisième vague » technologique en cours, celle de l’information.
Les analyses qui précèdent sont tirées de Paul Richards, Fighting for the Rain Forest. War, Youth & Resources in Sierra Leone, Oxford, James Currey, 1996, p. 3-4 et p. 53. Jean-François Bayart, « L’Afrique dans le monde : une histoire d’extraversion », Critique internationale, n° 5, 1999, p. 103, ajoute d’autres sources académiques faisant référence à cette réappropriation de personnages combattants héroïques rendus mondialement célèbres par des programmes télévisés.
En matière d’incitation à la violence à des fins de visibilité médiatique internationale, le comble de l’ironie est peut-être atteint avec l’étude effectuée par Dany Hoffman sur les effets du traitement médiatique des conflits du Liberia et de la Sierra Leone. Cette fois, la violence sert de signalétique entre des hommes en armes et les acteurs extérieurs gestionnaires internationaux des conflits armés et pourvoyeurs d’assistance humanitaire. Selon cet auteur, ce traitement exclusivement humanitaire a contribué à transformer les corps physiques des populations civiles en nouvelle ligne de front pour certains groupes armés, en vertu de stratégies militaires ajustées aux réactions internationales attendues d’une telle lecture humanitaire. En l’espèce, il montre que les combattants Kamajors, composante emblématique des Civil Defence Forces loyales au gouvernement sierra léonais contre les rebelles du RUF, ont dans l’ensemble limité les abus commis contre les civils dans l’exercice de la guerre, en vertu de codes culturels spécifiques et d’un lien maintenu avec la société localement. Or, de la gestion internationale du conflit sierra léonais, ils ont tiré la leçon que des comportements plus visiblement violents les rendraient plus effrayants aux yeux des acteurs internationaux, ce qui paradoxalement disposerait ces derniers à une meilleure prise en compte de leurs demandes et à davantage de concessions à leur profit. Bien que non entièrement fondée sur la réalité, cette leçon a conduit certains de ces combattants Kamajors à renoncer aux perspectives de réintégration civile promises par l’ONU et le gouvernement sierra léonais, très décevantes à leurs yeux, pour renouer avec la guerre au Liberia aux côtés des rebelles libériens (le LURD) luttant depuis 1997 contre le régime de Charles Taylor, avec cette fois un recours plus massif aux violences contre les civils libériens.
Voir à ce sujet : Dany Hoffman, « The Civilian Target in Sierra Leone and Liberia : Political Power, Military Strategy and Humanitarian Intervention », African Affairs, n° 103, 2004, p. 211-226.
Des guerriers communicants, disions-nous. Nous verrons dans la seconde partie de ce texte que la prise en compte permanente de cette dimension médiatique irrigue également les pratiques des intervenants extérieurs en charge de la gestion des conflits armés, ONU en tête.

David 

