L’un dit que les candidats républicains sont une bande de clowns, l’autre dit que c’est un concours d’idiotie… Quand Conrad Black s’entend avec Fidel Castro sur quoi que ce soit, on peut définitivement conclure qu’il y a quelque chose qui cloche. La campagne primaire républicaine va mal. Pourtant, les candidats et les partisans républicains cherchent à rassurer la galerie en affirmant que la confrontation à laquelle ils se livrent les prépare bien à la présidentielle. Le parallèle évident est la très dure campagne primaire qui a opposé Barack Obama et Hillary Clinton en 2008. Ce parallèle est-il correct ? Pas vraiment. Trois observations permettent de douter que la confrontation entre Mitt Romney et la succession des opposants plus ou moins qualifiés qui ont été la « saveur de la semaine » au fil de la campagne est à l’avantage de l’éventuel candidat républicain. Elles portent sur la publicité négative, l’évolution de la perception des candidats et l’impact des divisions dans les primaires sur le résultat de l’élection.
Les publicités négatives. D’abord, il est vrai que la course à l’investiture démocrate en 2008 a été âprement disputée et que les deux candidats favoris ne se faisaient pas de quartiers, mais le recours à la publicité négative par les candidats républicains en 2012 est sans commune mesure avec ce qu’on avait pu observer en 2008, tant chez les démocrates que chez les républicains. En 2008, les candidats républicains avaient consacré 6% de leurs dépenses publicitaires à attaquer les candidats de leur propre parti. Jusqu’à maintenant en 2012, les attaques représentent plus de 50% des dépenses. Chez les démocrates, on n’avait pas totalement mis de côté ce genre de stratégie. On se souviendra, par exemple, de la publicité où Hillary Clinton visait l’inexpérience de son adversaire en s’inquiétant de ce qui arriverait si on l’appelait à trois heures du matin. Obama, pour sa part, ne s’était pas gêné pour rappeler l’appui de la sénatrice de New York à l’invasion de l’Irak. Mais la publicité négative en 2008 n’a représenté dans l’ensemble qu’une toute petite proportion de l’effort publicitaire des principaux candidats démocrates, soit 7% selon Wichowsky et Niebler (dans American Politics Research). Ces auteures notent également que le ton de la campagne primaire n’a pas nui à Barack Obama lors de la générale à l’automne. Le ton négatif de la campagne de cette année aura-t-il un impact en novembre prochain ? Le seul indice dont on dispose pour répondre à cette question est l’évolution des opinions favorables ou défavorables aux principaux candidats.
L’opinion défavorable aux candidats républicains. La différence la plus marquante entre la course démocrate de 2008 et la course républicaine de cette année est certes l’augmentation beaucoup plus rapide des opinions défavorables sur les principaux candidats dans l’ensemble du public, et à plus forte raison le solde négatif des opinions qu’ils reçoivent depuis que la campagne bat son plein. En 2007 et 2008, le candidat Barack Obama était relativement peu connu, mais au fur et à mesure que les gens apprenaient à le connaître, les opinions négatives à son endroit n’augmentaient pas plus vite que les opinions favorables. À pareille date en 2008, les opinions favorables à Obama dominaient nettement les opinions défavorables. Même en avril 2008, au plus fort de la controverse sur son ancien pasteur qui avait presque fait dérailler sa campagne, tous les sondages indiquaient une prépondérance des opinions positives en sa faveur. Par contre, le ton fortement négatif de la campagne républicaine de cette année et le flot quasi ininterrompu de gaffes de la part du présumé favori Mitt Romney ont fait en sorte que la plupart des sondages effectués depuis les caucus de l’Iowa montrent une nette prépondérance d’opinions défavorables envers Romney. Quant à l’autre candidat favori, Rick Santorum, il reste beaucoup moins largement connu, mais tous les sondages menés entre le mois de mai 2011 et le début de février 2012 indiquaient une prédominance des opinions défavorables. Alors qu’il émerge progressivement de l’anonymat, certains sondages le placent en territoire positif, mais si ses prises de position radicales et controversées lui donnent un avantage chez les conservateurs purs et durs qui mènent le parti républicain en 2012, elles donneront beaucoup de munitions à ses opposants démocrates s’il finit par l’emporter sur Romney. Pas la peine de parler de Newt Gingrich : les sondages qui lui sont favorables dans l’électorat général sont aussi faciles à trouver qu’une aiguille dans une botte de foin.


Un parti divisé et l’autre uni. Il est encore très tôt pour prédire les résultats de l’élection, mais parmi les spécialistes de la prédiction électorale, il en est un qui s’est déjà prononcé sur la présidentielle de cette année. Selon le « modèle des primaires » du politologue Helmut Norpoth, l’unité du parti derrière un président en exercice est un indice sûr de ses chances de remporter un second mandat. Celui-ci observe que depuis que les primaires modernes ont été instaurées en 1912, tous les présidents en exercice qui ont remporté l’investiture de leur parti sans opposition sérieuse ont gagné l’élection générale. Selon Norpoth, dont le modèle a misé juste dès janvier à chaque élection depuis 1996, il faudrait un degré d’unanimité beaucoup plus grand que celui qu’on a observé jusqu’à maintenant chez les républicains pour renverser cette tendance historique, ce qui l’amène à prédire avec confiance une victoire d’Obama.
Un peu tôt pour miser sûr. Je ne suis pas aussi prompt à faire une prédiction à ce stade-ci, car les conditions économiques sont beaucoup trop incertaines et les appuis à Barack Obama au centre sont encore trop fragiles. Au cours des prochains mois nous aurons l’occasion de revenir sur les autres modèles de prévision qui mettent davantage l’accent sur les données économiques de l’année en cours. Pour le moment, toutefois, il semble que le contraste entre l’unité du camp démocrate, d’une part, et les divisions et les attaques fratricides qui ont caractérisé la campagne républicaine, d’autre part, donnent une petite longueur d’avance au président Obama. C’est ce qu’en pense le marché des prévisions électorales sur le site Intrade, où l’action de Barack Obama oscille présentement autour de 6,00$ (prix payé pour un gain de 10$ dans l’éventualité d’une victoire d’Obama en novembre). Il faut dire que novembre est loin, et il y a fort à parier que les républicains et les intérêts financiers qui les appuient miseront beaucoup, beaucoup d’argent d’ici là pour faire pencher les chances en leur faveur.





