CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  10 novembre 2008
Forum

Atterrissage en douceur pour une élection historique

Jean-François Lisée, Richard Nadeau, Pierre Martin et Raymond Chrétien ont rappelé que l’élection de Barack Obama n’était pas une surprise.

Sans vouloir minimiser la portée de l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis, des analystes réunis à l’Université au lendemain du scrutin ont tenu à remarquer que le résultat n’était pas une surprise et, donc, ne commandait pas nécessairement une attitude exubérante.

Le directeur exécutif du CERIUM, Jean-François Lisée, a demandé à trois experts de commenter à chaud l’élection américaine. L’ex-ambassadeur du Canada à Washington et actuel président du conseil d’administration du CERIUM, Raymond Chrétien, le professeur de science politique Richard Nadeau et le directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines, Pierre Martin, ont proposé au public un « atterrissage en douceur » pour les élections de la veille, où « quelque chose d’unique s’est produit », a reconnu M. Lisée.

Sans jouer les rabat-joies, Richard Nadeau a livré une interprétation plus sobre et moins euphorisante des évènements, en parlant d’une élection à la fois « extraordinaire et ordinaire ». « En 2004, à la suite de la victoire de George W. Bush, on parlait de la prédominance conservatrice à la présidence et du désarroi du Parti démocrate. Je veux vous mettre en garde contre les interprétations abusives », a-t-il lancé à ceux qui auraient été tentés d’annoncer la fin de l’hégémonie républicaine des dernières années.

M. Nadeau a rappelé que ce printemps un groupe de spécialistes américains avaient prédit avec 80 % de certitude, selon un modèle élaboré sur la base de facteurs comme le sentiment à l’égard du gouvernement en place et la situation économique, la victoire des démocrates avec 52 % du suffrage exprimé, soit exactement le résultat qu’a obtenu Barack Obama. Il a fait remarquer que, même si le sénateur de l’Illinois avait atteint un meilleur score que ses prédécesseurs démocrates Bill Clinton et John Kerry, cette faveur populaire s’inscrivait tout de même dans une certaine continuité, sans créer de raz-de-marée. « J’espère que cette élection marque la fin de l’effet Bradley », a dit le professeur en faisant référence au décalage souvent observé entre les sondages électoraux et les résultats des élections américaines quand un candidat blanc est opposé à un candidat non blanc.


Le monde entier suspendu à ses lèvres, le nouveau président des États-Unis incarne l’espoir d’un réel changement. Tout sourire, Barack Obama sait pourtant qu’il aura fort à faire à la tête du pays.

Dans un contexte de crise économique et d’enlisement dans deux guerres dont les républicains au pouvoir ont été tenus pour responsables, Richard Nadeau a souligné que la victoire d’Obama était tout à fait prévisible. « Je ne sais pas quel héros des temps modernes aurait pu porter la bannière du Parti républicain », a-t-il noté. Il a signalé en outre que, dans les États « clés » (swing states) qu’il a remportés, le candidat était souvent au coude-à-coude avec son adversaire républicain. « L’élection de Barack Obama n’est pas banale, mais je la ramène à sa juste proportion », a indiqué le professeur.

Les femmes, les jeunes et les hispanophones

Les analystes se sont amusés à faire ressortir quelques chiffres tirés de sondages menés notamment à la sortie des urnes. Ainsi, 96 % des Noirs, un groupe qui représente 13 % de l’électorat, auraient voté pour Obama. Plus surprenant, 67 % des hispanophones, qui ne constituent que 8 % de la population, auraient privilégié le candidat noir. Les femmes auraient été plus nombreuses que les hommes à faire confiance à Barack Obama dans une proportion de 56 % et 66 % des jeunes âgés de 18 à 29 ans ont été favorables aux démocrates. En outre, les Blancs auraient choisi Obama à 55 %. Parmi eux, surtout des femmes. « Historiquement, les Blancs votaient massivement pour les républicains. Mais, en regardant la performance d’Obama, on voit qu’il a attiré plus de Blancs dans son camp que John Kerry ou Bill Clinton », a constaté Jean-François Lisée.

Poussant plus loin sa curiosité, le politologue a présenté les résultats de sondages dans certaines « sous-catégories ». C’est ainsi que 65 % des détenteurs d’armes auraient voté pour John McCain et 62 % de ceux qui n’en possèdent pas auraient favorisé Barack Obama. À la question « Seriez-vous optimiste, inquiet ou apeuré si McCain était élu ? si Obama était élu ? », 25 % des répondants ont dit qu’ils seraient apeurés si Obama était élu contre 28 % si c’était McCain qui l’emportait. « On voit clairement que cette peur est plutôt idéologique et non raciale », a spécifié M. Lisée.

Victoire de la démocratie

Pierre Martin a qualifié l’élection de Barack Obama de victoire pour la démocratie. « Ma crainte était que les choses tournent mal en raison d’une surcharge administrative entourant le scrutin, a-t-il admis. Mais le changement évoqué par Obama n’est pas encore apporté. Il va s’effectuer au fil de son mandat. » « Avec une chambre des représentants et un sénat à majorité démocrate, les étoiles sont bien alignées », a déclaré pour sa part Raymond Chrétien. Au sujet des relations canado-américaines, il a parlé de la chimie qui se devra d’être bonne entre un homme d’État « moins souple » comme Stephen Harper et un président qui a une capacité d’écoute exceptionnelle.

M. Chrétien a soutenu qu’il faudra « éduquer Barack Obama quant à certaines questions canadiennes » et notamment lui rappeler l’importance du Canada comme partenaire commercial. « Environ 25 % des exportations des États-Unis sont destinées au Canada. On est également le principal fournisseur d’énergie de nos voisins du Sud. N’oublions pas que 100 % de l’électricité et plus de 90 % du gaz naturel importés par les Américains viennent de chez nous », a précisé M. Chrétien en mentionnant qu’une grande attention devra être portée à des dossiers comme l’ALENA et l’Afghanistan. « Mais il est toujours risqué de sortir sa boule de cristal à cette étape-ci. »

Lisa-Marie Gervais

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