CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  5 janvier 2010
La Presse

Après le Yémen, quel autre pays ?

Le premier ministre britannique Gordon Brown programme la tenue d’une réunion d’urgence sur le Yémen dans le cadre de la conférence prévue sur l’Afghanistan à Londres, le 28 janvier. Pourtant, au-delà de ces fronts, Brown pourrait élargir la discussion à l’ensemble des pays, comme le Yémen, incapables de contrôler leur territoire et où les terroristes trouvent un terreau fertile à leurs activités.

Le Yémen n’est pas un État, mais une collection d’allégeances. L’administration est faible, la démographie galopante, l’économie embryonnaire. Les armes circulent partout. Le Sud réclame son indépendance, une partie du Nord est en rébellion, le groupe Al-Qaeda y est bien implanté. Si le Yémen n’est pas encore l’Afghanistan, son président n’est en fait que le maire de la capitale, comme Karzai est le maire de Kaboul.

La fragilité des structures étatiques ou même leur quasi-inexistence est un des aspects les plus dramatiques du système international depuis les 20 dernières années. Elle remet en cause la souveraineté des États affectés en les transformant en zones de conflits où plus aucune règle ne s’applique et où trafiquants de drogue, rebelles, terroristes, mercenaires, forces gouvernementales et forces d’intervention étrangères tentent de prendre le contrôle ou de rétablir la légalité.

La Somalie, dans la corne de l’Afrique, est l’exemple extrême de ce désordre. Le pays est sans gouvernement effectif depuis 1991, plusieurs régions sont de facto indépendantes, des islamistes radicaux tentent d’imposer leur pouvoir dans le Sud et alimentent les conflits au Yémen, l’Éthiopie et l’Érythrée s’y affrontent en manipulant les parties en présence et les Américains chassent les terroristes d’Al-Qaeda en bombardant à l’aveuglette.

À des échelles différentes, on retrouve des situations semblables un peu partout dans le monde, sauf en Amérique latine. Les républiques du Caucase russe, le Pakistan, le Cachemire, le sud de la Thaïlande, certaines îles de l’Indonésie, le sud des Philippines sont secoués par des rébellions locales ou des actions terroristes. En Afrique, plusieurs États - Libéria, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Congo démocratique, Centrafrique - restent fragiles et souvent incapables d’empêcher les rébellions ou d’éviter de servir de plaque tournante au trafic de drogue ou d’armes légères.

La région la plus préoccupante reste toutefois la bande sahélienne qui va de la Somalie à la Mauritanie, en Afrique de l’Ouest. Dans de vastes étendues désertiques, en particulier en Mauritanie, en Algérie, au Mali, au Niger, au Tchad et au Soudan, l’État est impuissant à exercer son autorité et à surveiller son territoire.

Il y a quelques semaines, la presse malienne a révélé qu’un Boeing rempli de cocaïne a atterri sans encombre dans le nord-est du pays. Trafiquants et marchandise se sont volatilisés. Les deux diplomates canadiens kidnappés au Niger à la fin de 2008 ont transité par le sud de l’Algérie et ont été libérés au Mali. Au Maghreb, Al-Qaeda frappe régulièrement, et ses leaders rêvent de fédérer les djihadistes de la bande sahélienne. Des rebelles, mais aussi de simples bandits, exercent ouvertement leurs activités dans les vastes étendues du Tchad et du Soudan.

Au Sahel, les Américains surveillent le territoire avec l’appui des Français et d’autres pays occidentaux. Des exercices se déroulent périodiquement avec les forces locales. Les commandos antiterroristes interviennent régulièrement en toute discrétion. Malgré cela, les activités criminelles, terroristes ou rebelles sont de plus en plus audacieuses. C’est que les problèmes qui permettent à ces groupes de prospérer sont loin d’être résolus. Il faudrait y consacrer autant d’énergie et de ressources politiques et financières qu’à la lutte au terrorisme afin d’éviter un effet domino : après l’Afghanistan, la Somalie ; après le Yémen, quel autre pays ?

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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