Par Azzedine Rakkah, Directeur de recherche au CERI, Paris, chercheur invité au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM). Il est co-auteur de The Enigma of Islamist Violence. London : Hurst, 2007
Le jeudi 6 septembre, un attentat suicide vise le cortège du président dans la ville de Batna (22 morts et plus de 100 blessés). Le samedi 8, un nouvel attentat suicide a lieu contre la caserne de gardes-côtes à Dellys, il est perpétré par un adolescent de 15 ans ! Le bilan est de 28 morts. Le 11 avril une triple attaque avait provoqué à Alger 30 morts et 220 blessés. Ces attentats sont revendiqués par El Qaida Magreb, nouvelle organisation en Algérie. Elle est née de la fusion du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et Jihad) et d`El Qaida. Sa stratégie rompt avec les pratiques de guerre utilisées par le GIA (groupement islamique armé) et l’AIS (armé islamique du Salut). Elle fait de l’attentat suicide son arme de prédilection.
Le GSPC : « Lions de l’Atlas au Maghreb arabe ».
Au début de la décennie quatre vingt, le Groupe salafiste pour la prédication et le combat trouve dans le « Front islamique mondial pour le jihad contre les juifs et les croisés », créé par Ben Laden, le second souffle nécessaire au maintien de la guerre contre le régime. Il entreprend, dans un premier temps, une restructuration des groupes armés encore actifs. Il prône une nouvelle définition de l’ennemi qui se limite dorénavant aux seules forces de sécurité, et dénonce les violences contre les civils. Le GSPC maintient un niveau de violence important mais sans commune mesure avec celui que le couple AIS-GIA avait entretenu entre 1993 et 1997. La politique de « concorde civile » lancée par le président Bouteflika en 1999 ramène vers la société environ 6 000 combattants islamistes. L’espoir d’une véritable réconciliation soulève un vent d’optimisme dans la société et laisse croire que le temps de la violence est enfin passé. Le renouvellement des groupes islamistes armés ne paraît plus assuré, en dépit de la persistance du terreau fertile que constitue la jeunesse désœuvrée. Mais c’est surtout sur le plan idéologique que la guérilla islamiste a perdu sa crédibilité. C’est donc le besoin de restaurer la crédibilité des groupes armés qui induit la volonté d’ouverture du GSPC sur le plan international. En effet, le label Al Qaïda est suffisamment attractif et respecté pour permettre au GSPC de redorer le blason de la guérilla islamiste. Pourtant en 2002, l’idée d’une mesure de concorde nationale au profit du GSPC est pourtant évoquée par le président Bouteflika et divise les groupes armés. Mais l’inscription du GSPC sur la liste des organisations terroristes du département d’État américain rendra finalement inenvisageable la réintégration de ses combattants. Force est de constater que l’effondrement du régime des Talibans en Afghanistan a provoqué un redéploiement international des « Arabes » qui y étaient établis. Le représentant supposé d’Al Qaïda pour le Maghreb et l’Afrique sahélienne, Emad Abdelouahid Ahmed Alouane, (alias Abou Mohamed, un yéménite), tué le 12 septembre 2002 en Algérie, avait pour mission, selon les autorités algériennes, d’évaluer la situation en Algérie afin d’aider les combattants d’Égypte et d’Afrique du Nord en Afghanistan à s’y établir. Le GSPC avait pourtant affirmé, dans un communiqué du 21 septembre 2001, que son objectif était « le jihad contre le régime algérien » seulement. Mais en 2006 il annonce son intégration à la nébuleuse El Qaida. Ce dernier qualifie le GSPC : « Lions de l’Atlas au Maghreb arabe ». Le 11 avril 2007, un double attentat fait 23 morts et 162 blessés à Alger. Le GSPC revendique cet attentat et démontre par cet acte, à l’opinion nationale et internationale, sa nouvelle stratégie. La prise du pouvoir n’est plus un objectif. Dorénavant le GSPC aspire à devenir le représentant d’El Qaïda au Maghreb et à faire du terrorisme son instrument de guerre. Avec moins de 1000 combattants, le GSPC est contraint de s’ouvrir : il ambitionne donc de servir de plate-forme aux organisations terroristes régionales et surtout de devenir l’intermédiaire incontournable pour l’envoie de combattants en Irak en contrepartie d’une aide logistique d’El Qaïda dans la région. Dès lors la violence terroriste du GSPC vise à développer un sentiment de vulnérabilité auprès de la population qui serait la preuve de l’incapacité du régime à restaurer la paix civile.
Mais comment vaincre le terrorisme ? Un régime autoritaire, doté d’une faible légitimité politique, n’est-il pas handicapé pour lutter contre le terrorisme ? Comment un régime autoritaire peut-il diffuser un sentiment de protection et de sécurité s’il ne bénéficie pas de la pleine reconnaissance politique de ses citoyens ? Pour le régime algérien la lutte contre le terrorisme permet, à la différence de la « guerre totale », critiquée par les organisations de défense des droits de l’homme, de favoriser une politique de coopération avec des régimes démocratiques, confrontés à la même menace. Concrètement, la presse fera état de la remise de deux listes comprenant dans l’une les noms de 1000 membres soupçonnés d’appartenir au GIA et au GSPC opérant en Algérie et dans l’autre les noms de 350 algériens ayant transité en Afghanistan et étant susceptibles d’appartenance à El Qaida. En réaction le GSPC soulignait, qu’il « frappera avec force les intérêts de ces pays si ces derniers persistaient à traquer les réseaux islamistes en Amérique, en Grande Bretagne, en France et en Belgique ».
Pour un régime autoritaire la lutte contre le terrorisme apparaît comme beaucoup plus difficile que celle contre une guérilla. Car il a besoin de la confiance de ses citoyens pour empêcher la nidation de groupes dans certains milieux. Or une population qui doute de la légitimité de ses dirigeants est à même d’offrir une faible résistance à des groupes terroristes, voire elle peut les comprendre sans les approuver. Or en Algérie, la légitimité du régime n’est pas acquise, partout émerge un discours critique qui constitue autant de failles exploitables par des groupes terroristes. Le développement du salafisme en Algérie illustre ce phénomène. L’Etat islamique n’est plus qu’une utopie car pour les salafistes il s’agit dorénavant de bâtir un nouvel homme imprégné des valeurs islamiques il se transformera en « individu forteresse ». Pour le régime le salafisme y compris dans sa version la plus pacifiste demeure une menace dans la mesure où ses « valeurs » et certaines de ses « pratiques » semblent incompatibles avec celles de « l’islam officiel ». Son contournement se fait au travers de petites subtilités qui n’en demeurent pas moins porteuses d’une symbolique forte, celle de la défiance envers le régime. Ce sont des hauts parleurs qui dans certaines mosquées appellent à la rupture du jeune « dix minutes avant l’heure légale », ou bien l’importation de Coran comportant selon le Ministère des Affaires religieuses « des altérations graves et malveillantes des versets » etc. Pour vaincre le terrorisme le régime doit être à même de convaincre ses citoyens de la légitimité de son combat et pour mener ce combat il a besoin de la confiance de ces citoyens. Or un régime autoritaire ne dispose ni de la légitimité ni de la confiance…

Azzédine 