CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  18 février 2008
Chronique du Cérium

Abolition des « pratiques analogues à l’esclavage » de travailleurs (im)migrants : le Canada a-t-il fait ses devoirs ?

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L’accueil des travailleurs migrants au Canada vu par Claudio Munoz, The Economist

En adhérant à la Convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l’esclavage (CAE) , le Canada s’est engagé à « prendre toutes les mesures, législatives et autres, qui seront réalisables et nécessaires pour obtenir progressivement et aussitôt que possible l’abolition complète ou l’abandon des institutions et pratiques analogues à l’esclavage » (CAE, art. 1).

Quatre « institutions et pratiques analogues à l’esclavage » sont visées par cette convention : la servitude pour dettes, le servage, le mariage abusif et l’adoption abusive.

D’emblée, l’article 1 de la convention définit ainsi ce « servage » à abolir à tout prix : « condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition ».

Pourtant, la pratique fédérale de mise en tutelle légale et physique du travailleur (im)migrant peu spécialisé au profit de son employeur canadien, réservée initialement aux (im)migrants aides domestiques (1955) et travailleurs agricoles (1966) d’origine caribéenne, n’a pas encore été abolie. Au contraire, le servage (obligation d’une personne par la loi à vivre et travailler pour une autre personne) est encore toléré sinon encouragé au Canada par Citoyenneté et Immigration Canada (CIC) et par Ressources Humaines et Développement Social Canada (RHDSC) - et, au Québec, par le Ministère de l’Immigration et des Communautés Culturelles du Québec (MICC) [1] .

En effet, encore en 2008, les travailleurs (im)migrants admis via l’un des trois sous-cadres administratifs du Programme des travailleurs étrangers de CIC et RHDSC applicables aux travailleurs (im)migrants « peu spécialisés » [2]- le Programme des aides familiaux résidants (PAFR), le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PATS) ou le Programme des travailleurs étrangers peu spécialisés (PTE-PS) - sont tenus de « vivre et de travailler sur une terre appartenant [ou à l’intérieur d’un autre type de cadre immobilier propre] à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer leur condition » (à moins de risquer la déportation ou la perte de l’accès à l’immigration ou au renouvellement de leur permis temporaire de travail).

Plus spécifiquement, sauf exceptions [3] , on exige de ces personnes qu’elles vivent et travaillent chez un employeur spécifique durant toute la durée (prédéterminée) de leur séjour au Canada, via des directives de CIC associées au permis de résidence et/ou via un contrat de travail validé par RHDSC en vertu de l’article 203 du Règlement de la Loi sur l’immigration et la protection des Réfugiés (LIPR). Aussi, selon les derniers rapports sur la condition de ces personnes au Canada, notamment ceux du Congrès du Travail du Canada [4] , de la Alberta Federation of Labour [5], des Travailleurs Unis de l’Alimentation et du Commerce et Kairos T [6] et du Centre des travailleurs immigrants et Pinay [7], il y aurait consensus : le changement de condition n’est pas une possibilité réelle pour ces personnes. En particulier, la peur de la perte (temporaire ou permanente) du droit de travailler légalement au Canada, directement associée aux obstacles administratifs imposés au processus de changement de condition d’emploi et à l’absence de mécanisme de support public ou communautaire en cas de changement de condition, rendrait quasi-inconcevable pour ces personnes la tentative d’un « changement de condition » (changement d’employeur) au Canada.

Un autre consensus émerge de ces mêmes rapports sur la condition des travailleurs (im)migrants peu spécialisés au Canada. L’abolition du cadre abusif, propre au servage, pourrait se faire via l’émission de permis de travail « sectoriels » ou, autrement dit, valides auprès de n’importe quel employeur autorisé au sein du secteur d’emploi provincial concerné (remplaçant l’actuel permis de travail lié à un seul employeur spécifique), duquel serait évidemment retirée toute obligation légale de vivre chez son employeur.

Si CIC et, au Québec, le MICC, semblent reconnaître aujourd’hui que le cadre de servage appliqué à ces personnes au Canada est à l’origine de violations de droits humains systématiques [8] et qu’il nécessite par conséquent d’être réformé [9] , la nature et l’ampleur des modifications à apporter à ces trois sous-programmes pour travailleurs (im)migrants doivent encore être rendues publiques. Le Canada arrivera-t-il finalement à remplir en 2009 ses obligations internationales en matière d’abolition des institutions et pratiques analogues à l’esclavage ?

Notes

[1] Depuis 1991, le gouvernement du Québec a 100% compétence en matière d’autorisation aux conditions d’emploi dans la province de travailleurs (im)migrants peu spécialisés. Pour plus de détail, voir l’accord Canada-Québec en matière d’immigration

[2] Au Canada, les professions exigeant un niveau réduit de formation officielle englobent les professions qui, habituellement, ne réclament tout au plus qu’un diplôme d’études secondaires ou un maximum de deux ans de formation en cours d’emploi aux termes de la Classification nationale des professions (CNP) et qui sont classées dans les niveaux de compétence C ou D de cette classification

[3] Le fait de devoir vivre spécifiquement sur la terre appartenant [ou à l’intérieur d’un autre type de cadre immobilier propre] à une autre personne pourrait de pas être imposé au travailleur (im)migrant peu spécialisé admis via le PTE-PS (voir le détail du contrat-type )

[4] Congrès du Travail du Canada (2007) Analyse, solidarité, action : le point de vue des travailleurs et travailleuses sur la demande croissante de main-d’oeuvre migrante au Canada

[5] Alberta Federation of Labour (2007), Temporary Foreign Workers : Alberta’s Disposable Workforce

[6] UAC, Kairos & al. (2006), Mémoire sur les enjeux touchant les travailleurs agricoles saisonniers, les aides familiaux résidants et les travailleurs sans papiers

[7] Pinay (2006), Report on the Live-in Caregiver Program et CTI/Pinay/DTTIM (2007), La Réforme nécessaire du Programme des travailleurs étrangers temporaires

[8] À cet égard, voir notamment Depatie-Pelletier, E. (2007a) Travailleurs (im)migrants au Québec et au Canada : vers le respect administratif de leurs droits et libertés ?, Depatie-Pelletier, E. (2007b) Le Québec et le Canada refusent de reconnaître aux travailleurs migrants les droits protégés par la Convention de l’O.N.U. et Depatie-Pelletier, E. (2007c) Non-reconnaissance des droits et libertés au Qc/Ca : les travailleurs (im)migrants “temporaires” “peu spécialisés”

[9] RHDSC et CIC (avec la collaboration du MICC au Québec) ont tenu à l’automne 2007 une consultation auprès de certains syndicats de travailleurs portant notamment sur la question de la prévention au Canada des violations de droits humains de ces travailleurs (im)migrants peu spécialisés.

  • Eugénie Depatie-PelletierEugénie Depatie-Pelletier

    Coordonnatrice du sous-axe TRAVAILLEURS ÉTRANGERS TEMPORAIRES du REDTAC-(IM)MIGRATION/CÉRIUM et candidate au doctorat en droit de l’immigration à l’université de Montréal
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