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À 200 jours des présidentielles américaines, que veulent dire les sondages ?

par Pierre Martin     18 avril 2012 17h26

Si vous lisez ceci, c’est que la campagne électorale américaine ne vous laisse pas indifférent. Vous suivez probablement les sondages au jour le jour et, si vous suivez les réactions de certains journalistes et commentateurs, vous avez sans doute l’impression d’être dans des montagnes russes. Gallup a commencé à publier une série quotidienne de sondages où Mitt Romney est présenté comme l’adversaire officiel de Barack Obama. Panique chez les partisans d’Obama (dont la plupart des observateurs québécois) : Romney mène ! Hier, c’était par deux points, aujourd’hui c’est pas cinq points. Que peut-on en conclure ? Pas grand-chose. Le premier réflexe de l’observateur averti des sondages de campagne est de dire qu’il ne faut pas se fier aux résultats d’une seule firme de sondage. C’est en agrégeant les résultats de plusieurs firmes, comme le fait le site « Real Clear Politics », qu’on obtient une image plus fidèle de l’état de l’opinion et des tendances. Comme on le voit ci-dessous, l’agrégation des résultats donne une légère avance à Barack Obama, mais elle révèle aussi que Mitt Romney a le vent dans les voiles depuis la confirmation de sa nomination.

Graphique 1 : Moyenne quotidienne des sondages selon Real Clear Politics (18 avril)

Faut-il en conclure que Romney est parti pour la gloire ou que le brouhaha récent autour de certains commentaires déplacés dans le camp démocrate a eu un effet bœuf ? Pas vraiment. Au mieux, on peut dire qu’il s’agit d’un phénomène normal de ralliement des électeurs républicains au moment où le candidat officiel est confirmé. Après avoir voué Mitt Romney aux gémonies, les conservateurs purs et durs sont bien obligés d’admettre que c’est pour lui qu’ils vont voter. Est-ce que les sondages actuels, même pris tous ensemble, nous permettent de prédire les résultats de novembre ? Peut-être, mais si je vous dis qu’on aurait ainsi une chance sur deux de se tromper, vous conviendrez qu’on est pas beaucoup plus avancé. En effet, dans un livre à paraître en octobre, Robert Erikson et Christopher Wlezien montrent que le pouvoir de prédiction des sondages est assez élevé vers la fin des campagnes, mais il est très faible avant les deux derniers mois. L’évolution de ce pouvoir de prédiction est illustré par le graphique ci-dessous.

Graphique 2 : Efficacité prédictive des sondages selon la distance de l’élection

Les auteurs ont compilé les moyennes des sondages disponibles à chaque jour à compter de 300 jours avant l’élection pour 11 élections. L’axe horizontal représente le pouvoir de prédiction de ces sondages. En bref, l’exercice suggère que les sondages menés en tout début d’année électorale sont à toutes fins pratiques inutiles pour prédire les résultats. Entre 200 et 100 jours avant l’élection, les sondages n’expliquent que la moitié de la variation du résultat final. J’aurai l’occasion de revenir sur les différentes façons de prédire les résultats au cours des prochaines semaines. Pour le moment, s’ils ne servent pas à grand-chose pour prédire le résultat, alors que nous disent-ils, ces sondages ?

D’abord les sondages nous donnent un portrait de l’électorat de 2012 et de ce qui le distingue des élections précédentes. Le trait le plus marquant est la polarisation de l’électorat. Parmi les électeurs qui s’identifient à un parti ou à l’autre, 90% suivront la ligne de parti et seulement 6% prévoient la transgresser. Il n’y a pratiquement pas d’indécis chez ceux qui s’identifient à un parti. Une telle cohésion partisane est rare à un moment si précoce dans les campagnes présidentielles américaines.

Tableau 1 (tiré du sondage Gallup du 16 avril)

C’est d’autant plus étonnant que plusieurs stratèges craignaient, dans un parti comme dans l’autre, une défection de la base. Du côté démocrate, on craignait que les compromis de l’exercice du pouvoir n’éloignent l’électorat libéral mobilisé et 2008. Du côté républicain, on craignait que les conservateurs se rebiffent au moment de la confirmation de la victoire du candidat mal aimé Romney. Rien de cela ne semble s’être passé. Les troupes s’alignent pour une bataille rangée dont les deux objectifs sont clairement définis : faire sortir le vote de la base et convaincre les indécis.

Les sondages actuels sont aussi révélateurs pour ce qu’ils nous apprennent sur les perceptions du public sur les enjeux et les traits de personnalité des candidats. Pour ce qui est des enjeux dans le cas présent, encore plus qu’au printemps de 2008, c’est l’économie qui domine les esprits. L’ancien homme d’affaires Romney martèle à tout vent qu’il saura mieux tirer l’économie américaine de la torpeur que l’actuel président. Selon un récent sondage de ABC News/Washington Post (mené du 5-8 avril), qui donnait une certaine avance à Obama, les électeurs sont disposés à lui accorder une certaine confiance sur l’économie et sur le déficit, mais Obama recueille la faveur d’une bonne majorité sur presque tous les autres enjeux, notamment la création d’emplois. Si on s’intéresse aux intentions de vote en fonction des enjeux considérés prioritaires, on constate un avantage assez marqué pour Obama sur la plupart des enjeux, sauf la lutte au déficit.

En ce qui a trait aux personnalités des candidats, les sondages récents nous apprennent que Barack Obama est mieux perçu que Mitt Romney, même si le taux d’approbation du président est bas comparé à ceux de ses prédécesseurs qui ont pu gagner un deuxième mandat. La plupart des sondages montrent que les opinions défavorables sur Romney dominent de loin les opinions favorables, mais il est encore tôt pour une bonne partie de l’électorat qui le connaît encore mal. Avec la fin de la campagne primaire et des tirs nourris qui provenaient de son propre camp, l’image de Romney prend du mieux (voir entre autres ce sondage de CNN), mais il a une grosse pente à remonter. Ce qu’il faudra surveiller dans les prochaines semaines, c’est si les électeurs qui s’éveillent progressivement à la campagne tirent une image positive du candidat républicain ou si, comme ça a été le cas pendant la campagne des primaires, plus on en connaît sur Mitt Romney, moins on l’apprécie. Les créateurs d’image peuvent faire des miracles avec des centaines de millions de dollars en caisse, mais le candidat lui-même sera-t-il à la hauteur ? On verra…

De toute façon, qu’il parvienne ou non à se faire apprécier par son électorat, Mitt Romney part avec un atout important auprès de son électorat naturel : l’élection sera largement perçue comme un référendum sur la présidence de Barack Obama. Le sondage récent de CNN comportait une observation très éloquente sur le sens accordé au vote selon le candidat retenu. Si on leur demande s’ils vont voter d’abord pour leur candidat ou contre son adversaire, 76% des électeurs de Barack Obama disent voter pour lui et 23% contre Romney. Du côté de Romney, l’image est tout autre : 63% disent voter d’abord contre Obama et seulement 35% voteront d’abord pour Romney.

En bout de ligne, à cause de ce dernier facteur, les sondages sur le taux d’approbation du président sont probablement les plus importants à surveiller, car c’est sur cette base que le président sortant peut bâtir sa base d’appui. Les sondages ne sont pas suffisants, par contre, pour prédire adéquatement les résultats de l’élection. La performance de l’économie y sera pour beaucoup. Dans les prochaines semaines et dans les prochains mois, j’explorerai les modèles de prédiction basés entre autres sur les indicateurs économiques. Le problème est que les électeurs ont la mémoire courte et les indicateurs des prochains mois pèseront probablement plus lourd dans la balance que les trois ans qui viennent de passer. Donc, pas la peine de rester suspendu aux derniers résultats de sondage. C’est loin d’être fini…


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