Ils ignorent l’environnement, leur empire décline, les échanges commerciaux avec eux sont difficiles. Il y a du vrai et du faux dans ces affirmations.
1 - Le mythe : les litiges commerciaux se multiplient.
La réalité : seulement 6 % de nos échanges sont conflictuels.
La crise de la vache folle et le conflit sur le bois d’oeuvre ont érigé un mur entre les Américains et nous. Même quand l’Organisation mondiale du commerce (OMC) donne raison au Canada, nos voisins font la sourde oreille. Tout pour attiser la discorde et laisser croire que nous sommes éternellement en conflit ! Ces crises reflètent-elles une manière américaine de commercer ? Non. En fait, les industries du bois d’oeuvre et du boeuf comptent ensemble pour moins de 6 % des échanges commerciaux que nous réalisons avec les États-Unis. Dans tous les autres secteurs, il y a très peu de conflits à signaler. "Comme dans un couple, toute relation profonde et de longue durée engendre des conflits ! dit Patrick Leblond, directeur du réseau économie internationale du CÉRIUM de l’Université de Montréal. Les deux parties ont des attentes ou des interprétations divergentes, sans compter les pressions qu’exercent les lobbys sur chacun des gouvernements pour défendre des intérêts locaux." Les lobbys américains du bois d’oeuvre, par exemple, ont eu une énorme influence sur l’administration de George Bush, comme ont pu en avoir les lobbys du pétrole au Canada sur les gouvernements de Jean Chrétien, Paul Martin et Stephen Harper, pour ne nommer que ceux-là. Le conflit du bois d’oeuvre ne date pas d’hier. En fait, il remonte à George Washington ! "Même lorsque le Canada a négocié l’accord de libre-échange, personne n’a cru que ce différend se règlerait du jour au lendemain, dit John Manley. Il faut accepter qu’il y aura des situations difficiles." Au sujet de la "maladie de la vache folle", Patrick Leblond rappelle que le Canada a fermé ses portes au boeuf anglais comme les Américains l’ont fait pour nous, de même que les Japonais et les Européens, essentiellement pour des raisons de sécurité alimentaire. "Il y a toujours des groupes qui tentent de profiter de ce genre de situation. Les États-Unis n’ont pas été pires que les autres dans ce dossier."
Chaque jour, il se négocie des biens et services pour une valeur de 1,6 milliard de dollars entre le Canada et les États-Unis. Avec si peu de heurts, nos relations commerciales peuvent même être qualifiées d’exceptionnelles. "Pour ceux qui en doutent encore, le grand gagnant des accords de libre-échange canado-américain et de l’ALENA, c’est le Canada ! dit Louis Balthazar, président de l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. Le Canada jouit d’un surplus commercial énorme par rapport aux États-Unis, et celui du Québec l’est encore davantage", fait-il remarquer.
Selon Statistique Canada, 84 % des exportations canadiennes se dirigent vers les États-Unis, alors que 56,5 % des importations canadiennes en proviennent (données de 2005). "Quand la Chine deviendra, comme on le soupçonne, une grande puissance à l’égal des États-Unis, est-ce qu’il sera aussi facile de traiter avec les Chinois qu’avec les Américains ? J’en doute fort", dit Louis Balthazar.
2. Le mythe : pas d’argent pour la culture.
La réalité : les États-Unis surpassent l’Europe.
Il n’y a pas de ministère de la Culture aux États-Unis. Il n’y en a jamais eu. Pourtant, saviez-vous que la culture y est plus généreusement financée qu’en France ou au Québec ? Le gouvernement fédéral soutient les artistes par une panoplie de mesures indirectes. Mais l’originalité du "modèle" américain réside surtout dans la diversité des sources de financement. Au total, le secteur de la culture aux États-Unis reçoit près de 20 milliards de dollars annuellement par l’intermédiaire d’autres ministères, des villes, des fondations, d’entreprises privées et des universités. Cet éventail de sources de financement fait en sorte que la culture est l’affaire de tout le monde et de personne à la fois, ce qui garantit sa diversité et son indépendance. On estime à 116 000 le nombre de bibliothèques en sol américain, soit l’un des ratios par habitant les plus élevés du monde. Plus de 3 500 d’entre elles sont situées dans des universités, ce qui représente une concentration presque huit fois supérieure à celle de la France. Et c’est un Français, Frédéric Martel, qui l’écrit dans un livre sur la "grande" et méconnue culture américaine, après quatre années de recherches sur le sujet (De la culture en Amérique, Gallimard, 2006). L’importance des fonds dévolus à la culture aux États-Unis explique le nombre impressionnant de musées, d’orchestres symphoniques et de compagnies de danse, de ballet et de théâtre que l’on y trouve.
3. Le mythe : les Américains ignorent l’environnement.
La réalité : ils sont des leaders dans la lutte contre les changements climatiques.
"Le refus de l’administration Bush de ratifier le protocole de Kyoto a fait croire à beaucoup que l’attitude de la Maison-Blanche face à l’enjeu que représente l’environnement reflétait celle des États-Unis. Ce n’est pas du tout le cas." Celui qui dit cela est nul autre que Steven Guilbeault, directeur de Greenpeace Québec. "Les États-Unis font partie des grands leaders en ce qui a trait à l’environnement et à la protection des espaces maritimes dans l’Arctique", fait également remarquer Joël Plouffe, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand. Les Américains investissent des sommes énormes pour faire avancer la recherche scientifique dans le Grand Nord et pour mieux comprendre les effets des changements climatiques. Il suffit de penser aux mesures qu’ils ont prises pour interdire la surpêche au large de l’Alaska. Le Nord, "ils y voient", dit Joël Plouffe. Neuf États américains ont accepté de suivre l’exemple de la Californie, qui vient d’adopter de nouvelles normes pour encourager l’utilisation de véhicules plus propres sur les routes. "Ces normes sont beaucoup plus ambitieuses que celles instaurées au Canada", fait remarquer Steven Guilbeault.
De même, 30 États américains ont mis en place une série de programmes avant-gardistes dans le but de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES). Parallèlement, au moins 150 villes ont pris pour cible les objectifs de Kyoto, en dépit de la position adoptée par l’administration Bush. "Certaines villes, comme Houston, ont réduit les espaces de stationnement disponibles au centre-ville de façon à encourager le transport en commun, relate Steven Guilbeault. À Portland [en Oregon], le transport en commun est gratuit pour les gens qui circulent au centre-ville." Tout n’est pas vert pour autant au sud de la frontière. En matière d’investissement dans les technologies de l’environnement, le solaire et l’éolienne, par exemple, les États-Unis perdent du terrain, selon Greenpeace. De même, entre viser les objectifs de Kyoto et les atteindre, il y a un pas que les villes américaines ne franchiront peut-être jamais. Mais qui leur jettera la première pierre ?
4. Le mythe : les Américains nous aiment.
La réalité : ils se soucient très peu de nous.
Lors de l’une de ses premières apparitions officielles, le président Bush s’est targué d’entretenir d’excellentes relations avec son principal partenaire... le Mexique ! Avant que son entourage ne l’informe que son partenaire numéro un était en réalité le Canada, il avait déjà rendu sa première visite officielle à Vincent Fox. En guise de prix de consolation, il a envoyé au Canada l’un des plus piètres ambassadeurs de l’histoire, Paul Cellucci, et fait construire une ambassade au goût douteux. Puis, il y a eu le bois d’oeuvre et le black-out d’août 2003, lors duquel l’incompétence des Canadiens a été désignée comme étant la source du problème. Morale de l’histoire : il ne suffit pas d’être le principal partenaire commercial d’un pays pour être son chouchou. "La guerre en Irak a un peu changé la donne, mais en temps normal, les Américains ne pensent tout simplement pas au Canada", dit John Manley. Faut-il s’en offusquer ? "Ce n’est pas un inconvénient, dit John Manley. Quand j’étais ministre de l’Industrie, les Américains parlaient des problèmes liés à l’importation des automobiles, et ils n’en avaient que contre le Japon. En réalité, 20% des véhicules vendus aux États-Unis étaient fabriqués au Canada. J’étais bien content qu’on ne soit pas plus présents dans leur esprit !"
Voilà pour le bon côté. Mais quand des dossiers cruciaux pour les Canadiens doivent être discutés en haut lieu, c’est autre chose. "Il était difficile pour nous de trouver une place dans l’agenda des Américains", révèle l’ancien ministre des Affaires étrangères. À côté de la menace terroriste, de l’Irak, de Katrina, la crise du bois d’oeuvre n’a pas pesé bien lourd dans la balance de leurs priorités. Il ne faut pas croire cependant que le Canada n’a aucun pouvoir face aux États-Unis, selon Patrick Leblond, directeur du réseau économie internationale du CÉRIUM. Le travail fait pour sécuriser la frontière après le 11 septembre 2001 en est un exemple : "Sur la question des passeports, les États-Unis auraient aimé aller plus loin, notamment en ouvrant la voie à la biométrie, mais le Canada s’y est opposé et d’autres mesures ont alors été prises". Le Canada a aussi d’autres cartes dans son jeu pour imposer le respect aux Américains : la circulation dans le Grand Nord, le pétrole et le gaz de l’Alberta , l’électricité du Québec, la lutte à la contrefaçon, les enjeux liés à l’énergie et à la qualité de l’air transfrontalier. Sans compter tous les autres "groupes de travail", "commissions mixtes" et "enquêtes conjointes" canado-américains qui siègent à la même table.
5. Le mythe : l’empire américain est en déclin.
La réalité : il est moins puissant, mais tout aussi influent.
Bon nombre le pensent : l’empire américain est en déclin. Un nouvel ordre mondial est en marche, selon plusieurs observateurs dont l’historien et démographe Emmanuel Todd, auteur de l’essai Après l’empire. Un des indices, selon lui : le déficit commercial des États-Unis, qui est passé de 100 à 450 milliards de dollars américains entre 1990 et 2000. "Les États-Unis vivent à crédit depuis longtemps. Pour conserver leur niveau de vie, les ménages américains doivent importer massivement des biens que seule la force d’attraction du dollar leur permet de s’offrir", écrit l’auteur. L’Europe, pendant ce temps, est en train de gagner les moyens de son indépendance économique, soutient-il encore. Ajoutez à cela l’intégration des pays satellites de l’ancien empire soviétique, l’ouverture de la Russie à l’Occident, la montée de la Chine et de l’Inde, et le monde est d’ores et déjà multipolaire. À croire, même, qu’on pourrait bientôt ne plus avoir besoin des Américains ! Déjà, le déficit est tel que "les États-Unis se verraient refuser l’entrée à l’Union européenne s’ils étaient candidats", souligne Kimon Valaskakis, économiste et ex-ambassadeur du Canada à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les États-Unis au bord du gouffre ? Tous n’en sont pas convaincus. "L’empire américain est à son zénith !" ose même dire Luc Lavoie, vice-président aux affaires publiques de Quebecor, qui connaît ce pays comme le fond de sa poche pour l’avoir jadis arpenté avec Brian Mulroney. Sa vision de l’Amérique tranche avec celle des autres : "Leur économie s’éloigne de plus en plus d’une base manufacturière pour se diriger vers une économie du savoir. En plus d’avoir inventé les ordinateurs, ils excellent maintenant dans le software et dans Internet. La nouvelle création de richesse repose uniquement sur la matière grise. Je ne connais pas de niveau de développement plus élevé". Et le déficit ? "Ils disposent de tellement de moyens d’y mettre fin qu’ils le feraient s’ils le jugeaient nécessaire", tranche-t-il. La Chine croît à un rythme impressionnant, c’est vrai, mais avant qu’elle ne devienne une puissance à l’égal des États-Unis, il faudra attendre au moins 2050, disent la plupart des experts. Pour les Canadiens, les États-Unis continueront d’être incontournables. L’idée évoquée par Jean Charest d’un éventuel libre-échange Canada-Europe est séduisante, mais en laisse certains perplexes. Dans les années 1980, P.E. Trudeau avait lui aussi tenté de réduire notre dépendance vis-à-vis des États-Unis, mais avec très peu de succès.
jean-maurice.bouchard transcontinental.ca

Patrick 
